Le Professeur Eric Caumes interviewé lors de la matinale de France Inter du 8 décembre 2020 - Capture Nos Lendemains.
Le Professeur Eric Caumes interviewé lors de la matinale de France Inter du 8 décembre 2020 - Capture Nos Lendemains.

Le Royaume-Uni a lancé mardi matin sa campagne de vaccination, par les personnes âgées. La frimousse de William Shakespeare, 81 ans, deuxième Britannique à recevoir la piqûre magique, a fait le tour des réseaux sociaux, comme celle de Margaret, 91 ans, qui avait ouvert le bal. Lui n’en menait pas large, elle a profité de son heure de gloire vaillamment. Filmés par les caméras du monde entier et en particulier européennes, ils auront été les stars d’un jour. Et les marionnettes de Johnson pour faire bisquer l’Europe. Good game, Bojo.

Quelques heures plus tard, aux États-Unis, la prestigieuse Food and Drug administration (FDA, « Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux ») estimait dans un rapport que le vaccin de Pfizer et BioNTech ne présente pas de risque de sécurité, ouvrant la voie à son autorisation. Pour étayer, les experts américains mettaient en ligne les premières données sur la sécurité et l’efficacité du BNT162b2, concernant notamment les effets secondaires. La FDA doit se réunir jeudi pour prendre une décision formelle. Feu vert imminent donc.

Dans la foulée, Donald Trump, grâce auquel les États-Unis affichent désormais 286.237 morts au compteur macabre de la pandémie de CoViD-19, signait un décret supposé donner la priorité aux livraisons de vaccins aux USA avant exportation. Tout se passe un peu comme si la vaccination, indépendamment de la précieuse immunité qu’elle apporte sûrement, servait de cache-misère aux chefs d’État nuls en coronavirus.

Pendant que le quatrième âge se fait piquer à la chaîne outre-Manche — Elisabeth II et le Prince Philippe seront de la première vague du haut de leurs 94 et 99 ans respectifs —, les Français, majoritairement réfractaires (à 59 %) dans le contexte mais pas tous antivax pour autant, regardent en se demandant s’il faut être jaloux ou soulagé.

Et une fois de plus le débat fait rage. Malheur au scientifique qui osera dire ouvertement qu’il ne se fera pas vacciner Pfizer avant d’en savoir davantage sur la sécurité (les effets secondaires à moyen terme) et l’efficacité (degré et durée d’immunité) d’un vaccin utilisant une technologie à base de matériel génétique jamais appliquée à l’humain jusque-là.

C’est le cas du professeur Éric Caumes. Le chef du service maladies infectieuses de la Pitié-Salpêtrière a confié comprendre les doutes du public. Lui-même attend de voir les résultats. « Je pourrais me vacciner avec le vaccin chinois, par exemple ». Cette sincérité lui a valu des attaques de partout, notamment de la part d’Olivier Véran himself sur le plateau de la Grande Confrontation mardi soir. Le ministre n’a pas raté l’occasion de taper sur celui qui, le 11 mars, également en direct chez Pujadas, lui avait gentiment conseillé de se bouger un peu et de confiner les Français vite fait bien fait, faute de quoi le coronavirus prendrait ses quartiers en France comme en Italie. Bingo.

Ça ressemble d’autant plus à un règlement de comptes qu’Éric Caumes n’est pas le seul scientifique à saluer la performance exceptionnelle, l’avancée majeure et les espoirs portés par Pfizer et BioNTech ou Moderna… tout en défendant la nécessité d’une certaine prise de recul. C’est aussi l’avis, par exemple, de Catherine Hill, épidémiologiste et biostatisticienne, qui a même fait une démonstration mathématique probante, accrochez-vous : « J’attendrai un peu. On n’a pas assez de données sur la sécurité du vaccin ». C’était avant la communication de la FDA, qui ne lève qu’une partie du voile.

Et Didier Raoult ? Frottez-vous les yeux : il est sur la même ligne qu’Éric Caumes, pour les mêmes raisons : le manque de recul, d’abord. Selon le Marseillais, la cible réagit assez mal au vaccin parce que l’immunité va en se dégradant avec l’âge. « On a zéro vaccin ARN sur le marché, donc le potentiel de ça, on le connaît pas… on verra bien ».

Ce qui est reproché au camp des médecins pas pressés : leur mauvaise influence sur une opinion déjà peu encline à aller vers le premier vaccin qui sera accessible en France : celui de de Pfizer et BioNTech. Comme si les citoyens étaient trop idiots pour s’interroger eux-mêmes logiquement sur le fait, par exemple, que l’efficacité sur les premiers vaccinés, âgés donc à risque, soit encore incertaine. Sachant que ce n’est pas gratuit. 33 euros les deux doses, quand même, contre 4 dollars pour le plus traditionnel AstraZeneca, mis au point par le laboratoire britannique avec les chercheurs de l’université d’Oxford, qui a publié mardi sur The Lancet des résultats confirmant une efficacité moyenne à 70,4 %.

Le Professeur Alain Fischer, éminent immunologiste nommé à la tête du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale pour piloter l’opération en France, s’est lui-même montré extrêmement prudent lors de son premier contact avec le public. Transparent, ça oui. Rassurant, non. Et c’est parfait à ce stade. Les éléments alignés d’entrée de jeu par ce spécialiste en génétique ne sont pas différents de ceux avancés par Caumes : pas de publication scientifique des industriels sur la sécurité, juste des communiqués de presse ; recul ne dépassant pas deux à trois mois ; données incomplètes sur l’évaluation de l’efficacité du vaccin chez les personnes à risques ; incertitude sur la protection contre la transmission.

Ça n’empêche pas d’autres scientifiques à l’expertise incontestée d’avoir confiance sans attendre. À l’instar de la virologue Christine Rouzioux, qui a beaucoup travaillé sur le VIH et se vaccinera dès que possible… « vu mon âge, bien sûr », a-t-elle confié mardi sur LCI. Elle n’a pas caché son enthousiasme sur l’aboutissement historique d’une vingtaine d’années de recherches et sur les perspectives ouvertes par ce progrès.

Hier, Olivier Véran a expliqué que si la France traînait, c’est en substance qu’elle était plus regardante que l’Angleterre pour étudier ces fameuses datas scientifiques dont lui-même ne dispose pas. Elles sont actuellement scrutées par les agences du médicament et les autorités de chaque État, avec des comités indépendants chargés entre autres d’évaluer la balance bénéfice/risque. « On sait déjà qu’elle est positive », affirme Véran. « Sur les effets indésirables potentiels, au moment où on démarrera la campagne, tout sera transparent sur les études cliniques. Est-ce qu’il y en a eu, est-ce qu’ils sont bénins, est-ce qu’ils sont modérés, est-ce qu’ils sont graves ». Lorsque l’on vaccinera « en population », les réseaux de la pharma-vigilance feront le job pour remonter et diffuser les informations. Si des effets indésirables devaient survenir, ils ne seront pas masqués, promet Olivier Véran.

On ne demande qu’à croire le ministre de la Santé. Le hic, c’est qu’on le sait capable d’une mauvaise foi absolue entre deux moments de vérité. Compte tenu de la prudence qu’Alain Fischer a distillée d’emblée, ses certitudes, lorsqu’il en aura, pèseront davantage que les assurances d’Olivier Véran. Au lendemain de la première journée de vaccination outre-Manche, les partisans de la prudence doivent en tout état de cause se dire qu’ils n’ont pas tort : les autorités britanniques déconseillent que le vaccin soit inoculé aux personnes ayant eu dans le passé « d’importantes réactions allergiques », deux Anglais sensibles sur ce terrain ayant mal encaissé l’injection. « Ils se remettent bien ». Pour le reste, wait and see. Good luck à Margaret, William et à tous les Anglais déjà porteurs du messager.

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Cet article a 1 commentaire

  1. Alexandre

    Merci, ça fait du bien, un peu de modération au milieu de l’hystérie ! 😊

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