Le Panthéon, le 17 mai 2020 - Photo © Daniel Perron
Le Panthéon, le 17 mai 2020 - Photo © Daniel Perron

Retrouvez ici un billet signé de l’un de nos témoins, William Hervé.

Le souverainiste a-t-il un avenir ? C’est la question qui se pose en regardant le débat Zemmour / Onfray sur CNews le 29 mai 2020

Historiquement, le souverainiste connait des soubresauts dans notre pays. Pour certains, il a fracassé la gauche en 2002 avec la tentative de Jean-Pierre Chevènement d’unir les souverainistes autour de sa candidature. A droite, Charles Pasqua avait éparpillé, pour sa part, la liste de Nicolas Sarkozy aux européennes de 1999, reléguant le futur président de la République à la troisième place de l’élection. Le revival actuel, sur fond de crise du Coronavirus et d’appel de nombreux politiques libéraux à rétablir notre souveraineté industriel, ne peut que réjouir les tenants de cette pensée. Le débat du 29 mai nous montre que ce n’est pas si simple. 

La rencontre, sur le terrain télévisuel d’Eric Zemmour a fait beaucoup réagir sur ce qu’Onfray qualifiait de « réseaux associaux » le 21 octobre 2016. La tenue des débats y a été soulignée par les aficionados, et les réfractaires ont dit leur réprobation de l’union des souverainistes.  On pouvait s’attendre à quelque déflagration tant l’un et l’autre sont devenus coutumiers de dérapages incontrôlés dans l’insulte parfois ordurière à l’égard de ceux qu’ils combattent. L’écoute de ce débat entre l’éditorialiste star de la droite dure et le philosophe de gauche en rupture de ban avec son camp est pourtant très intéressante.

D’abord, il faut le souligner. Les deux débatteurs ont tenu une ligne tranquille, sans haussement de voix, dans une discussion qui aurait pu être celle d’un coin du feu bourgeois d’un début de soirée d’hivers. Nous sommes entre gens de bonne compagnie ce soir. Onfray avait dit le 21 octobre 2016 qu’il allait dans les émissions où l’on peut encore débattre sans se faire insulter. Il était ici en terrain feutré, ce terrain pratiqué par un Zemmour maniant l’insulte avec des mots qui, s’ils ont leur place dans le Littré, n’en sont pas moins les véhicules de ses obsessions lui ayant valu une condamnation pour incitation à la haine raciale. Ce n’est pas parce que l’on a des lettres que l’on n’est pas dangereusement porteur de haine. L’on pourrait être tenté, donc, de faire de ce débat une réunion des extrêmes. Si ce n’est pas faux, c’est un peu court. Il s’agissait peut être aussi pour Zemmour de se porter à hauteur d’un philosophe reconnu… de montrer qu’il tient la rampe et est de ces intellectuels qui comptent. Ce n’est pas à exclure. Il s’agissait peut-être aussi de prendre langue pour aller plus loin, dans la nouvelle Revue de Michel Onfray. Ce dernier ne semble a priori en exclure que ceux qu’il nomme les « maastrichiens » et laisser la porte ouverte à d’autres obsessions. Chacun ses diables.   

Au-delà de la forme, il faut écouter ce dialogue pour percevoir le fond, et cette irréductibilité des positions de chacun qui permet de dire que les deux souverainismes exposés ne pourraient se rejoindre qu’au prix d’un divorce brutal rapide. Eric Zemmour a beau finir sur un appel du pied : « On n’est pas adversaires du tout, on est très proches », il est difficile d’imaginer le mariage des deux dans une fusion gouvernementale. Le « en même temps » souverainiste ici tenté ne semble guère avoir d’avenir concret. 

Pourquoi ? Parce que l’un, Onfray, reste résolument de gauche, girondin, attaché aux gens de peu dont il se réclame à travers sa filiation paternelle, autogestionnaire, tourné vers une forme de proximité villageoise et de douceur rurale, tandis que l’autre, Zemmour, ne rêve que d’hommes forts, de gloire de la France et de fausse magie de la puissance jacobine perdue dans le décadence moderne, que d’exclusion des étrangers dont il fait, comme le patriarche Le Pen il y a trente ans, une cause de tous nos malheurs. Les deux souverainistes sont assurément nostalgiques, mais pas de la même chose. Ils n’ont ni les mêmes obsessions, ni les mêmes objectifs. Leurs douleurs sont différentes. 

Car c’est bien deux hommes dans la douleur qui se parlent. Celle d’une forme de désespoir profond que l’on sent poindre chez Onfray. Celle de l’envie de grandeur chez Zemmour, forme d’acrimonie perpétuelle à l’égard de ce qui diffère de lui, de sa conception de LA FRANCE. 

La fêlure d’Onfray se traduit dans la recherche de la souveraineté populaire, accolée à la gauche, dans le désespoir  de la disparition du peuple qui n’est plus souverain. Il parle même de « populicide ». L’on est soit souverain soit serf, ou esclave expose-t-il sans nuance. On aimerait qu’il aille plus loin, qu’il explique quand le peuple a été souverain vraiment et, d’abord, ce qu’il entend par souveraineté… Lui qui répugne à 1793 pourrait admettre qu’à ce moment là, le peuple était des plus souverain… Et que cette souveraineté s’est muée en guerre civile sanguinaire. Les dieux ont soif, écrivait Anatole France dans un roman peignant l’époque de la terreur… On entend bien la détestation du traité de Maastricht, on peut comprendre que celui-ci puisse être considéré comme une faute contre le peuple, que les règles de la monnaie unique soient considérées comme porteuses d’une relégation des intérêts du peuple, mais il faudrait l’expliquer, passer au concret, ce qu’aucun des deux débatteurs ne fait. S’il s’agit de dire que la monnaie unique brise les souverainetés nationales, certainement, c’est un fait. Mais il faut alors admettre que c’est un acte de souveraineté qui a permis cela, que cet acte de souveraineté est le référendum et qu’il appartient par exemple à l’arsenal classique de la Suisse, dont Michel Onfray  dit qu’elle est un modèle. 

Le souverainisme de Michel Onfray prend ainsi les traits de l’utopie populiste, mot qu’il revendique comme porteur d’une reconnaissance du peuple et qu’il veut sortir de l’ornière fangeuse dans laquelle ses adversaires l’ont placé. On peut tout de même lui reconnaître cette constance. Par son université populaire, il a montré une volonté d’éduquer chacun, non par goût élitiste mais par espoir de donner des instruments d’émancipation à ce peuple qu’il met en avant pour construire son île politique. La souveraineté, ici, est individuelle, libertaire, qui prend ses racines dans ce qu’il finit par définir, à l’invitation de Christine Kelly, « la gauche d’en bas ». Ce n’est pas un hasard s’il vénère la figure de Proudhon, cet homme du peuple venu se confronter aux philosophes forcément bourgeois de son époque.

Rien de cela en face. Le désespoir de Zemmour s’exprime dans la référence constante à la décadence… dans une vision strictement identitaire fantasmée de la souveraineté. Cette incapacité d’admettre que les civilisations naissent et meurent (ce que Onfray postule), que l’Occident catholique laisse son siège à la Chine qu’il semble tenir en peu d’estime. Les Chinois pilleraient l’Afrique, ils pollueraient ce continent… Ce n’est pas faux. Mais que faisaient d’autre la si belle civilisation coloniale européenne qu’il place sur un piédestal ? Jamais il n’aborde ce sujet et Onfray ne l’y amène pas. Lui aussi dénonce ce qu’il voit comme le comportement prédateur de la Chine. L’on peut pourtant difficilement se dire souverainiste et regretter les visées coloniales de la puissance française sur d’autres pays. La souveraineté est valable pour tous ou personne.

Deux souverainismes, deux désespérances, deux Frances, deux mondes

  • Le souverainiste d’Onfray est frugal et de proximité, quasi villageois même s’il est ouvert au monde et aux échanges humains. Pour lui, « la France c’est une façon d’être, de faire… ». Il assume dès lors une vision inclusive à l’égard de tous ceux qui aiment la France; les étrangers sont bienvenus et l’équité des conditions doit servir de boussole à l’action publique. « on se moque de la couleur des gens, de l’origine des gens… ». A l’écouter, le projet social est moteur. Il n’est ainsi pas acceptable que les riches aient les mêmes allocations que les pauvres, qu’on donne autant à un riche qu’à un smicard. Il relègue une forme de détestation des élites, ce qu’il pense au fond de fausses élites gouvernantes qui ont confisqué le pouvoir. Son moteur est ce rejet viscéral. 
  • Le souverainiste de Zemmour est fantasmé. Il emprunte une lecture unique du monde au fond très différente de son contradicteur. Celle de la décadence de l’Europe catholique dont la face, fille ainée de l’Eglise, était la tête de pont. La préférence nationale sauvera la France, ses finances d’impôts trop lourds car dévolus à aider les étrangers… La ficelle de l’exclusion – qui postule l’invasion et le grand remplacement – sert à tisser un discours toujours cohérent mais parcellaire. Aller au bout serait démontrer la fragilité de l’édifice, à dire plus franchement que les pauvres sont pauvres parce qu’ils le veulent, qu’ils refusent de s’éduquer, qu’ils sont esclaves de leurs pulsions consuméristes… Il l’insinue en fait, sa répugnance du peuple non éduqué. C’est une souveraineté d’élite culturelle qu’il met en avant, celle des hommes qui conduisent le peuple.

La vraie différence est ici. L’un aime le peuple au point de le déifier. L’autre ne s’en soucie jamais. C’est irréconciliable. Et l’on imagine mal comment tel attelage pourrait fusionner dans l’action, par-delà les pages d’une revue ou le temps d’un débat de plateau télévisé.

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