Les jeux aquatiques entre adultes ne sont pas compatibles avec les gestes barrières.
Les jeux aquatiques entre adultes ne sont pas compatibles avec les gestes barrières.

Des tests de dépistage réalisés la semaine dernière en trois jours sur 800 personnes ont révélé jusqu’à 30% de cas positifs chez celles qui avaient fréquenté le Village naturiste du Cap d’Agde. Une cinquantaine de vacanciers ont par ailleurs signalé en début de semaine dernière, après leur retour chez eux, avoir contracté le virus au « camp natu ». Un cluster d’au moins une centaine de cas a été mis au jour. Un foyer jugé « compliqué » par Olivier Véran dès vendredi : « C’est un point de vigilance absolu », a alerté le ministre, qui a évoqué « certains endroits au Cap d’Agde où le respect des gestes barrière n’est pas la règle ».
Lundi, face à une situation « très préoccupante » selon l’ARS, et à une propagation jugée inquiétante, le préfet a demandé à tous les résidents village naturiste de se faire dépister. « Et à ceux qui souhaitent s’y rendre de différer leur déplacement ». Étonnant ? Non. Épilogue logique.

Ici tout est permis entre adultes consentants

Véritable cité dans la cité, la planète « natu » du Cap d’Agde accueille jusqu’à 45.000 vacanciers au plus fort d’une saison ordinaire, quand la ville d’Agde passe, elle, de 25.000 âmes à… 250.000 sur l’ensemble de la station balnéaire. Ici, ce n’est pas le naturisme écolo qu’on apprécie le plus, bien qu’il soit toujours pratiqué par quelques puristes qui aiment vivre nus au soleil. Plusieurs décennies après la création par deux vignerons du petit camping naturiste dans les années 50, l’esprit n’est plus le même. Aujourd’hui, les vacanciers qui affluent par milliers de toute l’Europe viennent majoritairement s’adonner sans limite aux multiples déclinaisons du libertinage, de jour comme de nuit, au sein de dizaines de clubs, boîtes, restaurants ou bars d’ambiance sur mesure. Ici, en temps normal, tout est permis entre adultes consentants. Un principe a priori peu compatible avec les restrictions imposées par la crise sanitaire et en particulier avec les gestes barrières.

C’est ce qu’a constaté Fred, barman dans un établissement du Village naturiste. Comme des dizaines de jeunes du coin, il est saisonnier durant les mois d’été. L’an dernier, il alignait les cocktails dans une paillote chez les « textiles », nom donné au secteur non naturiste. Cette année, il a cherché un job au camp nat’ pour le salaire… et pour l’image : « Les employeurs savent qu’il y a du gros débit, ça fait sérieux sur le CV. Et normalement ça paie mieux. Enfin théoriquement… vu les heures, au bout du compte, c’est pas si sûr ». Il n‘a eu aucun mal à trouver : « Avec le Covid, les patrons ont galéré pour recruter des saisonniers, je n’ai même pas eu besoin de négocier, j’ai fait deux annonces, les deux ont voulu me prendre, celui auquel j’ai dit non était vraiment dégoûté, il était prêt à me donner 100, 200 balles en plus ».

« Nous on a un coin câlin, il n’a jamais désempli »

Quand on lui demande ce qu’il pense du respect des gestes barrières au Natu, il répond sans détour : « Ici c’est un camp de sexe, c’est pour ça que les gens sont là. Pour le dire de façon imagée et un peu crue, les types n’ont pas des pénis d’un mètre 20 qui leur permettraient de respecter la distance sociale ».

Illustration, les mini-festivals aquatiques proposés par de nombreux établissements, dont celui de Fred. « On a fait des pool-parties, limitées à 300 personnes, on donnait des masques aux gens à l’entrée… Mais en fait ils commencent à faire l’amour sur les transats, alors porter un masque, pour eux, c’est une autre dimension, c’est normal, on les met dans une ambiance, ils sont là pour ça. Nous on a un coin câlin, il n’a jamais désempli… ». Non loin de là, au « sauna libertin », c’est encore pire selon Fred. « Chez nous, ils viennent par groupes de six-sept et au moins ils restent entre eux, au sauna ils se mélangent tous, c’est le but, alors la distanciation, tu parles… ».

Le village naturiste est commercialement et économiquement très lourdement impacté par le contexte : 40 % de fréquentation en moins en juin par rapport à 2019. Les étrangers (50 % de la clientèle) n’ont pas fait le déplacement et certains nationaux ont préféré l’abstinence plutôt qu’être confrontés à la tentation. « En juin, j’ai passé des journées entières à ne rien faire. Un jour j’ai préparé deux cocktails en dix heures de service. »

« Tu mets une maladie là-dedans, elle passe partout »

La clientèle a fini par arriver en juillet. Un peu déstabilisée mais archi motivée. Pas d’humeur à respecter des règles qui contraignent à s’éloigner de son prochain. Le mois s’est cependant écoulé sans vague… et sans phénomène de contamination apparent. « Les autorités ont été conciliantes, ils ne tapaient pas pour taper, les établissements qui prenaient des sanctions abusaient vraiment, en acceptant des quantités inconsidérées de clients. On a senti un changement début août, là ça s’est durci », analyse Fred.

Les soucis ont officiellement commencé autour du 10 août, avec l’infection rendue publique de deux salariés d’un hôtel de standing. La structure a été contrainte de fermer. Plusieurs ont baissé le rideau dans la foulée, une grosse quinzaine au total avaient cessé toute activité en fin de semaine dernière, en raison d’infections ou de non respect des règles sanitaires, d’autres ont suivi lundi ou vont suivre, le préfet ayant annoncé des mesures à venir susceptibles de conduire à la fermeture de nouveaux établissements.

« Les évènements actuels ne permettent pas de poursuivre la saison 2020 », a expliqué la direction d’un spot célèbre pour ses « mousse-parties », et dont la clientèle « essentiellement libertine » avait tendance à oublier les gestes barrières quand arrivait l’heure tant attendue des animations, raconte le « Hérault Tribune ».

Le site héraultais relaie la réaction dépité de la gérante d’un bar d’ambiance, qui rejoint le témoignage de Fred, en moins métaphorique :
« Dans le milieu libertin, il faut se rendre à l’évidence, il est impossible de pouvoir faire respecter les mesures barrières liées au covid-19. À l’entrée, nous prenons la température de nos clients au niveau du front et nous imposons le port du masque mais une fois à l’intérieur, la plupart des clients les enlève. Que faire ? ».

« On s’est dit que c’était foutu dès le départ »

Bonne question. Avoir le droit d’enlever le haut et le bas mais pas le bout de tissu qu’on a sur le museau peut être ressenti comme un paradoxe un peu étouffant quand la chaleur monte. En y réfléchissant, on conclut que c’était prévisible. Autant que l’impossibilité de trouver une parade efficace. Sans que ça soit dit, nul n’ignorait que tout ça ne pouvait que se terminer par un cluster.

Celui-ci a émergé le 21 août. « Nous avons constaté des cas groupés liés à des activités de proximité humaine concentrés autour du village naturiste, on a là une zone de fort cluster, de plusieurs dizaines de cas sur quelques jours », a annoncé le préfet de l’Hérault, qui, à ce stade, avait refusé d’établir un lien, aujourd’hui probable, entre la situation épidémique et « une pratique physique particulière »…

Fred, lui, n’a pas été surpris. Il a la conviction que le cluster était là depuis longtemps, en sommeil, et que tout a été fait pour retarder la prise de conscience. « C’est dans la logique des choses, c’est un virus hyper contagieux. Il a tourné partout. Les gens se le sont tous refilé. Vu ce qu’ils viennent faire au camp nat’, c’est obligé, tu mets une maladie là-dedans, elle passe partout. Ici, c’est un camp d’échangisme. Du coup untel échange son ou sa partenaire avec untel qui l’a échangé avec untel et ainsi de suite… On a calculé le truc entre employés, ça fait une chaîne avec des centaines et des centaines de maillons, on s’est dit que c’était foutu dès le départ ».

« Si tu es positif tu risques de faire fermer l’établissement »

Fred est persuadé que presque tout le personnel a été contaminé. « Entre nous, on parle. On savait bien qu’il n’y avait pas que deux ou quatre cas dans le personnel mais beaucoup plus et depuis longtemps, parce que même si rien n’était dit, on voit qui est là, pas là… Beaucoup d’employés ont eu d’énormes coups de fatigue, les uns après les autres, certains étaient complètement épuisés, comme vidés, alors que ce sont des solides, on s’est dit qu’ils avaient attrapé le covid ».

Quant à se faire dépister pour en avoir le cœur net et s’isoler si nécessaire, ce n’est pas si simple dans les faits pour un personnel sous pression. « Les tests, c’est sur la base du volontariat, y’a pas grand monde qui y va. Si tu es positif tu risques de faire fermer l’établissement… On se protège un max, on a le masque tout le temps, on a interdiction absolue de parler avec les clients

Maintenant que la fête est finie et que les autorités ont pris le taureau par les cornes, il va être possible de commencer à mesurer, ici et ailleurs, les effets de ce sympathique brassage estival à la sauce libertine. Fred va continuer à être vigilant, se faire tester séro et PCR dès qu’il aura raccroché, mais il n’est pas serein. « On est tous des gars d’ici, j’ai des potes qui vivent sur Marseillan ou Pézenas, et voilà, ça se diffuse, même en faisant hyper attention, on ne peut pas éviter tout le monde, moi j’évite ma mère qui est à risque ».

Les touristes, eux, sont déjà nombreux à avoir quitté le Sud, plus tôt que prévu pour certains, histoire de déserter la zone rouge … mais parfois avec le coronavirus en passager clandestin. Tests et gestes barrières sont vivement recommandés à l’arrivée pour ne pas lui ouvrir de nouveaux horizons.

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