D’accord, c’est un casse-tête inextricable. On n’aimerait pas être à la place de Jean-Michel Blanquer. Mais il n’est pas interdit de constater le fiasco en cours dans l’Éducation nationale, après la mise en place du protocole fou annoncé, une fois de plus, la veille pour le lendemain aux troupes, et par un article payant. Prétendument pragmatique et proportionnée, l’usine à gaz imaginée par le ministre pour éviter le report de la rentrée scolaire et les fermetures de classes nécessitait une organisation monstrueuse. Elle s’est heurtée aux réalités du terrain, contraignant JMB à revoir sa copie au bout de quatre jours. Adopté dans l’urgence, le parti-pris de multiplier les tests en plein boom de l’Omicron et après les fêtes a vite montré ses limites, comme on pouvait le craindre. Le nombre de cas positifs et contact a explosé comme prévu, tous les maillons de la chaine du dépistage sont aujourd’hui saturés, l’Éducation nationale boit la tasse entre le tracing des élèves et les enseignants malades. Et cette fois-ci, ça commence à se voir. Ainsi que le manque d’anticipation du ministre, qui, même s’il a évoqué un mois de janvier « difficile », a mal évalué l’ampleur du « raz-de-marée » annoncé par Olivier Véran, malgré les avertissements en amont.

Il est incontestable que JMB donne de sa personne depuis le début de la pandémie pour cacher la misère. Pendant que les enseignants s’épuisaient à limiter la casse des protocoles successifs grâce au système D et à la bonne volonté de tous, on l’a vu sauter à la marelle sans parachute, faire des assouplissements la buée sur les lunettes, risquer le claquage aux barres parallèles, décocher des penalties comme un pro, à genoux sur un paddle avec un chapeau de paille. Entre deux déclarations rassurantes affirmant par exemple : que les enfants ne transmettaient pas le virus, alors que nombre d’épidémiologistes soutenaient le contraire ; que l’école n’est pas un lieu de contamination, alors que le virus y a évidemment circulé au moins autant qu’ailleurs ; que « quand vous êtes vacciné vous ne risquez pas de contaminer les autres alors que si vous n’êtes pas vacciné vous faites courir ce risque », ce qui est faux, plus personne ne le cache aujourd’hui.

Depuis mars 2020 et jusqu’à l’arrivée d’Omicron, Jean-Michel Blanquer a, ainsi, presque réussi à étouffer les cris d’alarme des personnels de l’Éducation nationale en distribuant parallèlement des coups de boutoir à tous ceux qui osaient s’opposer, qualifiés de dangereux extrémistes ou d’ennemis de la République. À l’image du collectif d’enseignants qui a fini par porter plainte contre le ministre en mars 2021 pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Plusieurs mois après, JMB admet enfin, avec du retard à l’allumage, que les capteurs CO2 peuvent être utiles, mais il renvoie systématiquement la patate chaude aux collectivités locales, comme s’il n’était pas l’employeur des personnels concernés. Le ministre a compris très tard, aussi, la nécessité d’équiper les enseignants de masques chirurgicaux. Quand on l’interroge sur la possibilité de les protéger avec des FFP2, il trouve des arguments contestables pour étayer un refus incompréhensible.


Cette fois-ci, le ministre de l’Éducation nationale aura du mal à camoufler les conséquences de ses choix. Tout le monde écope à son poste mais le bateau prend l’eau de partout, les réseaux sociaux ruissellent d’appels au secours émanant de parents, d’enseignants, de pharmaciens. Dans cette pagaille, une décision confirmée par la secrétaire d’État à l’EN fait l’objet d’un rejet unanime. Il s’agit de convier officiellement les anciens à la fête pour pallier les absences, moyennant 27,44€ de l’heure selon un courrier mis en circulation sur Twitter et signé d’un recteur. Le ministère recrute donc des professeurs « récemment retraités », en omettant de préciser une limite d’âge, sachant que : ils sont susceptibles de faire partie des Français considérés comme les plus fragiles, même en forme ; on peut être contaminé même avec trois doses de vaccin ; les + de 65 ans ayant reçu le rappel les premiers à la mi-septembre, leur immunité vaccinale est nécessairement en baisse ; le virus circule à fond. Via un refus qu’il a rendu public, un ex-prof suggère plutôt que la rue de Grenelle fasse appel aux étudiants « qui sont sur la liste complémentaire du dernier concours de Professeurs des écoles, et qui n’attendent que ça ». Ils sont plus jeunes donc moins « vulnérables ». Alors ? 

On peut sérieusement se demander quel cynisme ou quelle inconscience a pu enfanter l’idée d’inciter des personnes à risque à s’exposer moyennant rétribution… tout en sollicitant leur esprit de solidarité. « La solution de facilité, c’est de dire : les enfants ne vont plus à l’école […] Ce n’est pas ce que je propose », se défend Blanquer, comme s’il était le seul en France à vouloir le bien des enfants et que l’école reste ouverte. Tout le monde ou presque est d’accord là-dessus. Reste à donner à cette ambition les moyens qu’elle exige. Impossible sans vérité. Impossible sans une écoute qui a jusque-là fait défaut. Impossible quand la compol écrase tout. La grève dans les écoles collèges et lycées jeudi 13 janvier sera avant tout l’expression d’une inquiétude légitime et jamais prise compte. À trois mois de la présidentielle, avec les épreuves de spécialités du bac programmées sur trois jours en mars, elle dispose d’atouts pour se faire entendre, même avec des troupes décimées par le virus.

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