Vendeur sur le marché Place d'Italie à Paris - Photo ©️ Daniel Perron.

Ces dernières années à droite comme à gauche, on nous avait doctement expliqué qu’elle avait disparu, la lutte des classes. Allez ouste aux oubliettes de l’Histoire puisque l’individualisme partout triomphait. On nous expliquait qu’il s’agissait de donner à chacun sa chance à chacun, pour faire « l’égalité des chances ». Même si les uns et les autres, nous pouvions constater tous les jours que certains avaient dès leur naissance tellement de chance que cette pseudo-égalité était une illusion. Bref c’était le temps où la lutte des classes était devenue un gros mot. Un concept qu’on évoque pour s’en moquer ou nier son existence.

Pourtant l’image qui restera de ce « Grand Confinement » est celle des « classes laborieuses ». De ces travailleurs de la première ligne qui, des caissières, aux manutentionnaires en passant par les aides-soignants, les routiers et les ouvriers agricoles nous ont simplement permis de vivre et qui ont continué à travailler quand tout le monde avait peur pour soi et pour ses proches. Et voilà que les invisibles nous sautent de nouveau aux yeux.  Impossible de ne pas les voir quand il n’y a plus qu’eux dans le métro et le RER en « déconfinement progressif » et bondés. Quand on voit qui s’expose au risque covid-19 et qui a la chance de télé-travailler sans se mettre en danger.

Pendant cette crise sanitaire, les inégalités ont soudain semblé insupportables  même à ceux qui les théorisaient ou les ignoraient. Bien forcés de constater que leur vie et « sa continuité » dépendait chaque jour de celles et ceux qu’ils ont contribué à rendre invisibles pour mieux faire accepter un creusement continu des inégalités. Des inégalités de revenu mais aussi des inégalités d’accès à la santé, à l’éducation si criantes. Et ainsi la Seine-Saint-Denis apparait à nouveau en premier ligne quand  le 3 avril dernier les autorités publiait des chiffres montrant un «excès de mortalité exceptionnel» dans ce territoire le plus pauvre de métropole où les pompes funèbres ont vite été « débordées ».

Un temps, nos dirigeants ont été saisis d’effroi à la perspective que ces travailleurs refusent simplement de travailler. D’où ce discours héroïsant des travailleurs de la première ligne. Des héros vous dit-on ! Des mots mais aussi quelques primes sonnantes et trébuchantes. De l’argent magique, soudain.

Mais il n’aura pas fallu longtemps pour qu’à la peur succède la volonté de profiter de la crise pour faire avancer les agendas de la droite. Marotte des 35h et de la nécessité de travailler plus (sans forcément gagner plus). Aménagement en urgence des dispositions du droit du travail sur les CDD. Mais aussi plaidoyers à longueur de tribunes de ces porte-paroles du moins d’État et de l’enrichissement des plus riches pour ne pas augmenter les minima sociaux et pour baisser massivement cotisations et impôts des entreprises. Normal, la peur a changé de camp. Et très nombreux sont les salariés qui désormais craignent pour leur emploi alors que l’on nous promet un automne de sang et de larmes.

C’est justement le moment pour celles et ceux qui vivent de leur travail de faire front et de ne pas céder à la peur.

C’est le sens des premières actions et expressions que l’on voit émerger à gauche. La CGT a mis le holà aux velléités de la direction de Renault de faire passer le droit du travail par-dessus bord. Jean-Luc Mélenchon, très tôt dans cette crise, a proposé dans une tribune aux Echos un chemin pour mettre fin au carcan de la dette. Puis sur LCI ce dimanche, le même Jean-Luc Mélenchon appelait à réunir patronat et syndicats pour « planifier » une sortie de crise sans casse sociale. Et ce lundi, Najat Vallaud-Belkacem qui dans un entretien au Monde évoque « cette nouvelle lutte des classes » et la nécessité de résorber les fractures, de s’appuyer pour cela sur la volonté d’entraide qui a mobilisé des milliers de Français ces dernières semaines.

Pour tracer un chemin de progrès, les forces sociales de ce pays doivent réussir à fédérer très largement les Français, des classes moyennes jusqu’aux plus démunis. Or pour de très nombreux Français, une leçon de cette crise est que nos vies dépendent de nos concitoyens engagés dans la santé, l’agriculture ou les transports, dans ces métiers invisibles ou dépréciés. Nos vies dépendent de ces Français sans cesse appauvris et maltraités par des années d’un libéralisme qui ne valorise que la performance financière. Bref, les Français savent ce qu’ils doivent à ces « pauvres » que nombre d’entre-eux n’ont plus l’habitude de voir ou même de côtoyer.
Aussi à la faveur de cette crise inédite, d’autres Français qui fustigeaient l’assistanat et l’impôt se rendent aujourd’hui compte qu’ils peuvent eux aussi avoir besoin de la force protectrice de la collectivité. Et partout en France, des salariés, jeunes ou plus expérimentés, ressentent un besoin impérieux de donner plus de sens à leur travail ou à leur vie en société.

Nous tenons là la possibilité d’un mouvement vers des lendemains meilleurs. De ces mouvements rassembleurs comme la gauche peut en créer. Face à cette crise inédite, il est de notre devoir de construire ce mouvement, large et rassembleur. Les Français l’attendent et l’espèrent.

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