Conférence de presse du Président Emmanuel Macron depuis Beyrouth, Liban le 6 Août 2020 - Capture vidéo Nos Lendemains.
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron depuis Beyrouth, Liban le 6 Août 2020 - Capture vidéo Nos Lendemains.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de remettre en question le voyage d’Emmanuel Macron au Liban. Nous entretenons avec ce pays des liens profonds, presque charnels et on peut difficilement reprocher au chef de l’État sa réactivité, non seulement dans l’envoi de matériel et de moyens humains et sa décision de se rendre sur place pour témoigner de sa solidarité avec un pays dévasté.

On aura bien compris le désir de marquer l’Histoire, d’inscrire ses pas dans ceux de François Mitterrand, arrivant par surprise le 28 juin 1992 dans la ville martyre de Sarajevo. Un voyage à très haut risques, très puissant symboliquement pour le président socialiste. Ou celui, tout aussi risqué, de François Hollande à Bamako, au Mali, accueilli par une foule en liesse. Mais comparaison n’est pas raison. Sarajevo de 1992 était en état de siège dans une barbarie au cœur de l’Europe. Le Mali venait de repousser l’offensive de Daesh au Sahel. Sans la décision ferme et sans état d’âme de François Hollande pour une intervention française, Bamako serait tombée. Beyrouth, en ce 6 Août 2020, est une capitale dévastée par une explosion terrifiante, qui laisse un pays hébété, traumatisé par cette tragédie, d’autant plus meurtri qu’il est soumis depuis des mois à une crise financière, sociale et sanitaire hors norme. Dans ce contexte, l’ami français était attendu, espéré.

Mais, sans oublier le contexte douloureux, sans désir extravagant de polémique, on a le droit de dire que la posture choisie par le chef de l’État nous met particulièrement mal à l’aise.
Cette posture, c’est celle du sauveur, si l’on prend l’option courtoise et goguenarde. Ou celle de l’ingérence pure et simple si l’on choisit l’option la plus sévère. Le Liban n’est plus sous protectorat français, osera-t-on le rappeler à Emmanuel Macron. Dès lors, et malgré les rapports qui nous unissent, de quel droit un président étranger peut-il donner une feuille de route politique à un État souverain, sous la forme d’une menace ? En clair « Je propose un nouveau pacte politique. Si vous ne parvenez pas à un accord, je reviendrai en septembre et je prendrai mes responsabilités ». De quelles responsabilités parle-t-il exactement ? Lorsqu’un homme en colère dans un quartier dévasté crie «  Aidez-nous à nous débarrasser de Aoun ( l’actuel président ) » et que le dit président se tient à ses côtés, est-ce bien politique et diplomatique de répondre comme si de rien n’était « Ça n‘est pas à moi qu’il faut le dire ».

Malaise de l’entendre faire publiquement la leçon dans ce Proche-Orient si complexe qui nécessite sagesse de comportement, compréhension profonde d’une situation inextricable, et subtilité du langage, au risque de transformer le remède en poison ?

Et puis, ce manque de sobriété dans la communication, cette débauche d’images, comme à la parade, est-ce bien utile dans un pays où la liste des morts et des blessés s’allonge chaque jour ? Nous n’ignorons pas ce dont souffre le Liban depuis des décennies : corruption endémique, mise en coupe réglée du pouvoir et de l’économie entre différents clans, difficultés pour les 17 communautés de vivre ensemble. Mais faut/il se poser systématiquement et publiquement, en arbitre, en professeur de Démocratie, dire ce qui est bien, ce qui est mal, comme si la simple apparition, le simple déclaratif, pouvaient régler par enchantement une situation si douloureuse.

Et si l’on va encore plus loin, pourquoi faut-il subir un détournement permanent des événements au profit d’une gloriole présidentielle qui durera quelques jours : Nicolas Sarkozy était le grand spécialiste de cet art lassant. Emmanuel Macron le pousse à son paroxysme. « Regardez-moi » nous dit-il. Il y a un véritable malaise à observer ce président encore jeune, et qui voulait tout changer, se perdre dans un mimétisme de tout ce qui a été (posture gaullienne, mitterrandienne, chiraquienne, sarkozyste) pour tenter d’assoir une autorité qui lui échappe dans son propre pays .
Plaçant ses pas dans ceux de Jacques Chirac à Jérusalem, avec cette fausse colère, qui transforma le quasi mythique « This is not a method » lancé par Chirac en 1996, en « Everybody knows the rules » en 2019 .

Il n’est pas question ici de mettre en doute la sincérité de départ et l’obligation morale de venir en aide au Liban. Il est simplement question de redire à quel point cette frénésie, souvent accompagnée de faux pas, ou débouchant sur peu de chose, comme les différentes rencontres avec Trump, ne font pas une politique ni une vision.
Mettre la pression peut être utile, mais pas sur les ruines encore fumantes d’une ville et d’un pays qui ont toujours souffert de toutes les ingérences étrangères et les luttes d’influence sur son sol. Malaise.

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Cet article a 2 commentaires

  1. Nanou

    Merci madame de votre sincrité en rapport avec certains de vos confrères, je suis toujours très intéressée de vos articles et j’essaye de ne pas rater vos débats sur lesplateaux radio ou télé, je suis une zappeuse née, et comme vous je suis citoyenne passionée de politique, mais vous c’est votre métier!!!!

  2. Emma

    « Il n’est pas question de remettre la sincérité de départ « …. ben… si… car.. chère Françoise…. comment voir de la sincérité chez quelqu’un dont la seule motivation est « regardez moi »…

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