Pour beaucoup de ceux qui auront suivi le déplacement Présidentiel à l’hôpital de la Pitié-Salpétrière, ce nouveau monde « déconfiné » semble de plus en plus ressembler à l’avant, en « un peu pire »…

‘Le monde d’après sera le même, en un peu pire »

Citation de Michel Houellebecq, 4 mai 2020.

Michel Houellebecq est une figure très Française pour bien des raisons, mais au vu de l’actualité, deux d’entre elles méritent d’être soulignées. D’abord, parce que nous adorons le détester, comme nous adorons nous critiquer et nous dénigrer nous-mêmes. Un récent sondage indiquait par exemple que près de la moitié d’entre nous considérons que les Français respectent mal les règles (gestes barrière etc) du déconfinement (alors que 94% d’entre nous estimons les respecter). Ensuite, – et ceci explique sans doute en partie cela – parce que Houellebecq fait preuve d’une capacité unique à mettre le doigt là où ça nous fait mal. Nos doutes, nos petitesses, nos fragilités. Il brutalise nos égos, souligne nos humiliations, ridiculise nos indignations et relativise nos fiertés. Il l’a encore démontré le 4 mai dernier, avec une phrase simple, reprise des centaines de fois – plus de 450 selon Google – par les médias et en boucle sur les réseaux sociaux : l’après sera comme l’avant, « en un peu pire ».

Et il est vrai que, pour beaucoup de ceux qui auront suivi le déplacement Présidentiel à l’hôpital de la Pitié-Salpétrière, ce nouveau monde « déconfiné » semble de plus en plus ressembler à l’avant, en un peu pire.

Rappelons que dans le contexte, la majorité des Français – et singulièrement, parmi eux, les soignants qui étaient ici les premiers concernés – considère que durant cette crise, le gouvernement a manqué d’anticipation, de clarté, d’honnêteté, d’humilité aussi. Au-delà même de la gestion des masques ou des tests, l’idée que ce pouvoir – et les précédents, car il faut souligner qu’ils sont jugés co-responsables, et qu’aucune opposition n’est considérée comme capable de faire mieux à l’heure qu’il est – aurait dû entendre les soignants bien plus tôt est devenue consensuelle.

Lorsqu’une grille de lecture est profondément ancrée, notre décryptage des évènements tend à sélectionner les images et les phrases qui viennent nécessairement conforter nos perceptions pré-établies. C’est un réflexe très humain, un biais cognitif que l’on nomme « biais de confirmation ». Dès lors, au vu des perceptions majoritaires, tant vis-à-vis de la personnalité d’Emmanuel Macron – dynamique, courageuse, mais aussi arrogante, déconnectée, voire méprisante – que de son action sanitaire, il est peu étonnant que de sa visite à l’hôpital, ne soient majoritairement retenus que deux incidents. Deux phrases qui viendront s’ajouter à la longue liste allant des « gaulois réfractaires », aux « irréformables », en passant par le mot « chamailleurs » employé le 1er mai dernier. La première est une scène l’opposant à un syndicaliste, lui reprochant sa proposition de décerner une « médaille de l’engagement » pour les personnels soignants, comme si ce seul symbole pouvait solder les comptes, réparer les fautes dont les soignants rendent ce pouvoir responsable. Face à la critique, le Président s’est fait cinglant : « Si vous n’en voulez pas, ne la prenez pas ». Un agacement humain, très humain. Mais un agacement qui rappelle furieusement, sinon dans la vulgarité du moins dans la tonalité et le sous-entendu, le fameux « Casse-toi pauvre con » de Nicolas Sarkozy. C’est parce que la coupe est trop pleine, le sentiment d’avoir été méprisés trop grand et trop ancien, que nombre de soignants verront sans doute dans cette phrase apparemment anecdotique la disqualification, le mépris, la manifestation d’une mise à l’écart et d’une incompréhension de leur situation.  

Deuxième petite phrase qui sera retenue, et viendra conforter les perceptions préétablies : le «J’étais convaincu qu’on était en train de changer les choses » et « c’est très cruel pour moi ». Ou comment détruire, avec deux mots – « pour moi » – toute une opération de communication visant à montrer un Président courageux, au contact, assumant ses erreurs, et assumant de dire s’être trompé… Ce « pour moi » renvoie à la perception, partagée par une grande part de l’opinion, d’un Président hautain, arrogant, qui pense avoir toujours raison. On dirait presque le premier de la classe qui s’offusque d’avoir eu une mauvaise note. Mais surtout, ce pour moi ne fait que souligner une forme de déconnexion : à l’entendre, nul doute que soignants, malades, et citoyens lambda seront nombreux à se demander si le Président a vraiment mesuré l’ampleur de la peur, de la colère, de la tragédie des dernières semaines. Si les erreurs stratégiques avouées par le Président sont « cruelles » pour lui, alors comment doit-on qualifier leurs conséquences directes et indirectes sur les soignants et les malades ?  A peine ces mots prononcés et diffusés sur les réseaux sociaux, les réponses ont fusé, offusquées, indignées, avec pour mot d’ordre : indécence.

Du reste de cette visite présidentielle, l’on retiendra finalement bien peu. Le « courage » d’être allé discuter avec des personnels à bout, démoralisés, méfiants ? Certes, mais jamais personne n’a en réalité douté que le Président était courageux. Le « premier mea culpa » de ce Président ? effacé, disqualifié – du moins aux yeux de ses opposants – par ce « pour moi » indécent, qui réactive toutes les préconceptions, les malentendus, les agacements, et les colères.

Les règles du jeu de la communication politique sont impitoyables, surtout lorsque le climat est à l’hyper-défiance. Le Président parviendra-t-il à renverser la table, bouleverser des perceptions pour regagner l’adhésion et renouer la confiance ? Si nous souhaitons que l’après ne soit pas l’avant « en un peu pire », il faudra bien qu’il y parvienne. Car après tout, il lui reste encore 2 ans, et l’on peine à voir l’alternative se dessiner…

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Cet article a 1 commentaire

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.