Manifestation à Beyrouth protestant contre le gouvernement à la suite de l'explosion catastrophique du 4 Aôut - Photo capture vidéo The Guardian
Manifestation à Beyrouth protestant contre le gouvernement à la suite de l'explosion catastrophique du 4 Aôut - Photo capture vidéo The Guardian

Accuser Emmanuel Macron d’avoir déclenché une révolution à Beyrouth relève de la mauvaise foi. Les Libanais protestent depuis des mois et des mois contre le pouvoir en place, la corruption, les clans prédateurs, la chute de la monnaie, et leur appauvrissement général. Il n’a pas armé les manifestants pas plus qu’il n’est responsable de la dégénérescence d’un système politique rongé par la cupidité et le goût du pouvoir depuis des décennies.

En revanche, son déplacement de Jeudi, son bain de foule surmédiatisé, ses propos publics ambigus, voire critiques à l’égard du pouvoir en place ont évidemment, et quoiqu’en disent ses supporters, jeté de l’huile sur le feu. Quand le protecteur français vient sur place immédiatement, avec la charge émotionnelle et politique que cette réactivité porte en elle, envoie de tels signaux à un peuple qui est à bout, qui vient de vivre un tel traumatisme avec une explosion démentielle, quand ce président d’un protectorat pas si lointain fait les gros yeux aux dirigeants en place, détestés par la population, que peut penser un manifestant ? Qu’il a, si ce n’est une sorte de feu vert, au moins un encouragement à ne pas rendre les armes face à ce gouvernent honni.

J’entends déjà les cris d’orfraie de ceux qui, depuis 48h, nous expliquent la grandeur de la geste macronienne, accusant même ceux qui émettent des doutes, de soutenir la corruption au pouvoir au Liban. On leur répondra que personne ne sait véritablement qui manifeste aujourd’hui et qui manipule qui, pour reprendre quel pouvoir et pour quel clan ? On apprend ainsi que certains manifestants ont profité de l’invasion des différentes institutions hier pour détruire discrètement les dossiers de corruption à l’instruction.

Qui manipule qui ? Alors que le pouvoir de Michel Aoun semble s’effondrer, tous les acteurs du théâtre morbide libanais reviennent sur le devant de la scène. Ce sont 3 députés phalangistes de la famille Gemayel qui démissionnent pour montrer leur opposition à Michel Aoun. C’est Baha Hariri, frère de l’ancien premier ministre Saad Hariri, qui agite tous ses réseaux financiers et déclare « je suis prêt à servir mon pays ».
C’est aussi le chef des Druzes, Walid Jumblatt qui met en cause les déclarations du Hezbollah et de son chef Hassan Nasrallah qui a démenti les affirmations selon lesquelles son organisation aurait stocké des armes et des explosifs à l’endroit de l’explosion.
Gemayel, Hariri, Jumblatt … les mêmes acteurs de cette vie politique libanaise totalement nécrosée et dont le peuple ne veut plus.

Dès lors, affirmer qu’Emmanuel Macron agit en sauveur contre un clan corrompu et pour le peuple libanais est une théorie à courte vue. Tant que les acteurs seront les mêmes, fils de, petit-fils de, cousin de … rien ne pourra réellement changer.
Occulter enfin, volontairement, les coulisses économiques de ce voyage, n’est pas honnête.
Les intérêts français sont énormes pour ce qui concerne la reconstruction de la ville. Les grands opérateurs français, comme Bolloré pour le port ou Vinci pour l’habitat urbain, sont évidemment sur les rangs.
Du côté des liens commerciaux et des investissements, là encore, on ne peut pas résumer cela à une simple histoire de fraternité entre les deux pays. Si la conférence du Cèdre, organisée à Paris en 2018, pour venir en aide à un Liban surendetté, a récolté 11 milliards d’euros auprès d’une cinquantaine d’états, cet argent est toujours bloqué faute des réformes structurelles demandées. Le poids de la France est donc essentiel mais lorsqu’on y regarde de près, l’Hexagone n’est que le 7ème fournisseur du Liban, loin derrière la Grèce, la Chine, l’Allemagne ou l’Italie. Autre chiffre très intéressant : la France investit assez peu au Liban : à peine 600 millions en 2018 alors que l’inverse n’est pas vrai. 3 milliards d’euros en provenance du Liban sont investis en France.

Au-delà des enjeux de reconstruction pour les entreprises françaises, il y a les enjeux géopolitiques. La France et le Liban, c’est une histoire d’amour et de sang illustrée par l’assassinat de l’ambassadeur de France à Beyrouth, Louis Delamare, en 1981 ou l’attentat suicide contre le quartier général des forces françaises, le Drakkar qui tue 58 soldats français en 1983.
Mais le Liban est absolument stratégique pour la France. Garder un pied fermement ancré dans ce petit pays au carrefour du monde arabe et de la Méditerranée, c’est garder un pied dans ce Proche-Orient si complexe où elle ne joue quasiment plus aucun rôle.

Dans cet entrelacement de sentiments complexes qui balancent entre une fraternité réelle, un pôle solide de la francophonie et des intérêts réciproques bien sentis, la visite d’Emmanuel Macron et ses propos sans grande nuance, en partie pour ne pas être accusé de collusion avec le gouvernement actuel, ont exacerbé les tensions. Il n’est donc pas coupable de la flambée de violences, des tirs de riposte de l’armée à balles réelles, mais les coups de menton et les poudrières ne font jamais bon ménage au Proche-Orient. Il se pourrait même qu’ils ajoutent, in fine, du tragique au tragique. Et qu’une nouvelle fois , le peuple en soit l’éternelle victime .

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Cet article a 1 commentaire

  1. Lamiaud Alexandre

    Très intetessant, merci ‼️
    J’avoue avoir un peu de mal à suivre et à comprendre cette actualité…

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