Diego Maradona sur un mur argentin - Photo Eduardo Meneghel - Creative Commons.
Diego Maradona sur un mur argentin - Photo Eduardo Meneghel - Creative Commons.

Il ne s’agit pas de magnifier « Dieu », qui n’en a pas besoin, encore moins d’oublier le Diable, avec lequel il aura dansé un tango mortel jusqu’à son dernier souffle. Diego Maradona était d’ailleurs lucide sur lui-même, et sur la souffrance physique et morale qu’il s’infligeait en luttant chaque jour, sans les vaincre vraiment avec ses démons (drug, sex, alcool) : « Je me punis tout le temps moi-même, et c’est à moi que je fais mal et à ceux que j’aime. » 

Infidèle à son épouse, ses amis, son physique qu’il maltraite jusqu’à la rupture, il est resté fidèle à ses deux idéaux ; le foot et la gauche altermondialiste latino/américaine. Il ne s’agissait pas d’un folklore chez lui, qui s’était tatoué le Che sur le bras, ni d’une coquetterie, lorsqu’il se faisait acclamer à la tribune d’un meeting d’Hugo Chavez, en clamant toute sa colère contre « l’empire américain ». Non c’était une conviction, un idéal du gosse qui a grandi dans une maison en terre battue et sans eau potable du quartier de Villa Fiorito, bidonville du sud de Buenos Aires et qui, toute sa vie, est resté le porte-drapeau de cette misère. Il faut bien comprendre ce trait de caractère pour saisir à quel point il se sentait bien à Naples, ville miséreuse, méprisée par le nord de l’Italie, un nord industriel, repu, arrogant, imbu de ses grands clubs que sont la Juve, l’Inter ou l’AS Roma.

On a beaucoup évoqué les liaisons dangereuses de Maradona avec la maffia dans cette Naples fiévreuse, bouillonnante et pauvre, contrôlée, sur le moindre bout de trottoir, par la Camorra. Mais ce qui l’attachait à Naples, c’était avant tout la revanche, la justice rendue à une terre oubliée face à la richesse des nantis. Une fusion totale qui l’a peu à peu dévoré, au point de quitter comme un voleur, de nuit, ce club qu’il a rendu mythique mais qui restera LA grande aventure de sa vie, avec cette fameuse Coupe du Monde de 1986, gagnée grâce ce but de Dieu et cette main du Diable face à l’Angleterre des puissants. Toute sa vie, Maradona n’a jamais oublié d’où il venait, malgré l’argent qui coulait à flot et qu’il dilapidait pour lui-même et pour les autres. Toute sa vie, il dénoncera la corruption des élites politiques mais ses frasques et son génie feront passer ces convictions de gauche extrême au second plan.

Et pourtant, il s’est mêlé de ce champ politique, où les joueurs de foot s’aventurent rarement. Dénonçant tour à tour la corruption des élites de son pays, la dictature, les USA, il n’hésite pas à se mouiller et s’afficher lors du Sommet des peuples de Mar del Plata, au côté de Chavez, avant de soutenir Nicolas Maduro, son héritier. Il se déclare chaviste « jusqu’à la mort » mais aussi péroniste. Lorsque Christina Kirchner est battue, il lui envoie des fleurs. Grand ami de Fidel Castro, et de Cuba, ou il vivra de nombreuses années, enchaînant les cures de désintoxication et ses conversations avec Castro. Dans son combat contre le « Satan » américain, Diego Maradona s’est beaucoup fourvoyé, avec ses élans sulfureux pour le colonel Kadhafi, dont il conseillera le fils, et Ramzan Kadyrov, le leader sanguinaire de Tchétchénie. Mais tout lui était pardonné car, un jour de 1986, il avait emmené la petite Argentine sur le toit du monde, devenant ce héros altermondialiste, ce porte-voix des petits, des damnés de la terre qu’il n’a jamais cessé d’être, dans sa gloire, sa déchéance et ses retours spectaculaires, attachants autant que pathétiques.

Voilà pourquoi le monde entier pleure ou se souvient de Diego Maradona, voilà pourquoi aucune chaîne de télévision n’a échappé hier au breaking news, ce qui n’arrive que pour les icônes planétaires et elles sont rares : parce qu’il n’avait jamais trahi ses origines et le football. Contrairement aux monstres sacrés actuels, dont l’histoire dira s’ils égalent un jour dans le cœur « El pibo de oro », Maradona prenait tous les risques politiques, n’envisageait même pas la prudence des mots, des émotions, des actes, comme une option de vie, clamait chaque fois qu’il le pouvait ou le voulait sa révolte contre l’injustice. Une parole qui aurait pu rester cantonnée au café que fréquentait son père et ses amis ouvriers, travailleurs miséreux, invisibles d’un monde qui se construit grâce à eux mais sans eux, aux colères sourdes, ruminées dans des maisons insalubres en tôle et en plastiques de tous les bidonvilles de la planète. La grâce d’un pied gauche magique a rendu visible cette colère, audible cette révolte.

C’est certainement ce qui rend Diego Maradona « bigger than life », plus grand que sa propre vie.

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Cet article a 1 commentaire

  1. Emma

    Maradona n’avait pas oublié d’où il venait. Sa proximité avec les chefs d’Etat de gauche des pays d’amérique latine semble indiquer que son regard sur le monde était resté celui de ses origines. Il est significatif de voir les journalistes de plateau et les éditorialistes dénoncer dans une belle unanimité la publication du patrimoine et les revenus de Dupont Moretti. De taxer de populistes ceux qui considèrent exorbitant des revenus net de 70000euros par mois alors que le salaire médian est de 1700 euros.
    Il est significatif de voir Leguen PS macron compatible nier un rapport entre niveau de vie et regard sur le monde. Il est significatif de voir le même Leguen ne pas trouver choquant la belle homogénéité sociologique des 2 chambres et du Gouvernement.
    Je ne suis pas fan de foot mais chapeau bas Maradona et honte à Le guen socialiste d’opérette.

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