Reportage TV France2 sur Luxfer Gerzat - Capture Nos Lendemains.
Reportage TV France2 sur Luxfer Gerzat - Capture Nos Lendemains.

« Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie, au fond à d’autres, est une folie ».

« Une folie ». Dixit Emmanuel Macron, lors de son allocution du 12 mars, juste avant que la France plonge dans deux mois de confinement.

Depuis, la dépendance industrielle sanitaire la France s’est fait cruellement sentir dans le combat contre le coronavirus. Le président de la République a donc réaffirmé à plusieurs reprises sa volonté de reconquérir la souveraineté du pays dans ce domaine. Il a annoncé le 16 juin la mise en place de mesures visant à relocaliser certaines productions du secteur de la santé (par exemple celle du paracétamol), ainsi que la mise en place d’un « mécanisme de planification » de la production française dans ce domaine, avec une enveloppe de 200 millions d’euros pour « financer des infrastructures de production ».

Quelques jours plus tôt, c’est Bruno Le Maire qui avait fait part de la détermination française : « Nous avons trop délocalisé, nous avons saccagé le tissu industriel français, a déclaré le ministre de l’Économie, ajoutant : « Les Français aspirent à une relocalisation de leur industrie et ils ont raison ».

« Ils ont raison ». Ces mots-là ont ne sont pas tombés dans l’oreille de sourds en Auvergne, où Luxfer Gerzat, fleuron de l’industrie française et dernière usine européenne à fabriquer des bouteilles de gaz à haute pression, a été contrainte à l’arrêt de sa production, en mai 2019, par le groupe Luxfer Gas Cylinders, basé à Riverside, en Californie, et à Nottingham, au Royaume-Uni. Les 136 salariés de l’entreprise ont été licenciés. Une blessure sociale de plus dans une région déjà fragilisée par le délitement du tissu industriel.

Luxfer Gerzat développait dans le Puy-de-Dôme un savoir faire unique depuis 1939. Devenu filiale de Pechiney en 1960, nationalisé après la crise du pétrole, en 1982, le site a été racheté par Luxfer, ex-concurrent, en 2001. Selon les syndicats, le placement en bourse de Luxfer Gerzat, en 2012, a donné le signal d’un avenir sombre. Il a conduit aux premières coupes dans les investissements, et la stratégie industrielle a été mise en veilleuse. « Ils se sont tournés vers une politique basée uniquement sur la profitabilité des actions et la volatilité du cours de la bourse ». Des fonds d’investissement américains comme Fidelity, Wellington ou Black Rock ont pris possession du groupe.

Bouteilles de gaz médical et appareils respiratoires

Quand les Anglo-Américains ont décidé de fermer l’usine en 2019, elle produisait essentiellement des bouteilles portées sécurisées contenant du gaz médical et des appareils respiratoires isolants, les plus haut de gamme du monde. Les carnets de commande étaient pleins. Un rapport d’expertise prévoyait une augmentation des ventes de 11 % pour la période 2019-2021. Le centre de recherches et développement du site auvergnat, référence mondiale, avait créé, et commencé à commercialiser, la bouteille en aluminium la plus légère du marché, 20 % moins lourde que les autres, avec une durée de vie illimitée. Cette innovation avait fait carton sur le marché, avant d’en être retirée quand la technicité auvergnate s’est éteinte.

Alors, pourquoi ? Les syndicats ont une explication : « Luxfer Gas Cylinders est en position de monopole sur le marché mondial. Sa stratégie a été de fermer l’usine de Gerzat pour prendre à la gorge le marché et forcer les clients à se tourner vers des produits de substitution de moins bonne qualité et donc moins chers à fabriquer. Luxfer en a profité pour augmenter une première fois ses prix en 2019, puis une deuxième fois en 2020 pendant la crise du covid-19

Après avoir, dès l’annonce de la fermeture de l’usine, proposé en vain maintes solutions pour la sauver, les salariés ont carrément défendu le site, pendant 53 jours, Luxfer Gas Cylinders ayant eu recours à des bulldozers pour casser les machines. Des scellés ont été posés à l’entrée de l’usine depuis que les salariés ont quitté les lieux, au début du confinement.

Les discours tenus par l’exécutif ont réveillé l’espoir. Mais depuis… rien. Aucun signe concret, aucune retombée, sur le terrain, pour Luxfer Gerzat. Malgré la mobilisation de nombreux élus locaux ou de ténors politiques nationaux pour la réquisition ou la nationalisation de l’usine, le dépôt de deux projets de loi dans ce sens à l’Assemblée nationale, aucune réaction au sommet, jusqu’à ce jour, pour sauver un savoir-faire français industriel pourtant unique au monde dans le domaine sanitaire.

Mobilisation d’envergure nationale le 25 juin

Alors les salariés ont décidé de faire du bruit et annoncent une action forte, sur le site de Luxfer Gerzat, en Auvergne, devant les portes de l’usine, le 25 juin. Avec des poids lourds politiques et syndicaux, Jean-Luc-Mélenchon (LFI), Raphaël Glucksmann (S&D), Eva Sas (EELV) et le leader de la CGT Phillippe Martinez . François Ruffin (LFI), qui avait rencontré les Luxfer en mars 2019, a lancé un appel à la mobilisation via un message vidéo lundi matin : « J’peux pas être partout où je voudrais être, pourtant jeudi prochain j’aimerais bien être à côté de Clermont-Ferrand chez Luxfer ». Tous se joignent aux parlementaires Christine Pirès-Beaune (PS) et André Chassaigne (PCF) ainsi qu’aux élus locaux, à commencer par le président de Clermont Métropole Olivier Bianchi, pour aider les salariés de la commune auvergnate à se faire entendre « pour la relocalisation de l’usine Luxfer » et, plus globalement, contre la désindustrialisation de leur région. <=notamment, qui se joignent aux parlementaires, Christine Pirès-Beaune (PS) et André Chassaigne (PCF) ainsi qu’aux élus locaux, à commencer par le président de Clermont Métropole Olivier Bianchi, pour aider les salariés de la commune auvergnate à se faire entendre « pour la relocalisation de l’usine Luxfer » et, plus globalement, contre la désindustrialisation de leur région.

Ils ne veulent pas que cette histoire de 80 ans s’arrête au moment même où la France prétend restaurer sa souveraineté industrielle sanitaire. Surtout que la pandémie est loin d’avoir battu en retraite. Notamment en Europe où elle a fait 192.715 morts, selon un bilan établi dimanche soir par l’AFP, qui a recensé 465.300 décès dans le monde, dont 119.000 aux États-Unis, l’Amérique latine étant actuellement frappée de plein fouet : 50.000 morts au Brésil, selon les chiffres ministère de Bolsonaro, suspecté de les arranger.

En Europe, l’inquiétude semble mise en sourdine par la nécessaire relance de l’activité économique, mais l’Italie, l’Allemagne, la Suisse, le Portugal et la Suède ne sont pas sereines. La France surveille ses foyers épidémiques, au nombre de 81, « en cours d’investigations« , indiquait Santé publique France dimanche soir et le nombre de cas explose en Guyane.

Cette situation encourage les salariés de Luxfer à ne pas désarmer, face à la surdité des autorités françaises. « Plusieurs pays que nous approvisionnons ont cruellement manqué de bouteilles, comme l’Italie et la Belgique. La France, quant à elle, a fait le choix de prendre des mesures inacceptables pour réduire l’ampleur de la pénurie de bouteilles d’oxygène. Ils ont aussi décidé d’envoyer sur le marché des bouteilles en acier, incompatibles avec le stockage d’oxygène », nous confiait début juin Axel Peronczyk, délégué CGT de Luxfer Gerzat, déconcerté : « Nous sommes la dernière usine de l’Union européenne sur ces produits ».

Le message sera-t-il reçu le 25 juin ? L’apparent Petit Poucet auvergnat sera-t-il enfin regardé comme un géant français et européen ? Le discours présidentiel sera-t-il suivi d’actes au cœur d’une France rurale qui en a tant besoin ?
En marge du sort de ses 136 salariés, et d’un savoir-faire français à la pointe, l’avenir de Luxfer-Gerzat va, en tout état de cause, être perçu, au-delà des frontières de l’Auvergne, comme emblématique de la sincérité du discours présidentiel.

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