Isoloirs dans une école maternelle à Paris - Photo ©️ Razak

Le Conseil scientifique ne s’oppose pas à l’organisation du second tour des municipales au mois de juin. Non, ce n’est pas une litote. C’est la traduction de l’avis rendu, hier, par les quatorze membres (trois de plus qu’en mars) de l’instance, sollicitée pour se prononcer.

A posteriori, la tenue du premier tour, le 15 mars, avant annulation du deuxième, avait été considérée comme une lourde erreur. L’exécutif a refusé d’endosser la responsabilité de la faute. On sait qu’Emmanuel Macron n’y était pas favorable mais qu’il a finalement cédé sous la pression d’une grande partie de la classe politique… qui aujourd’hui se défend d’avoir validé à la tenue de ce scrutin, et d’avoir été formellement consultée.

Il vaut mieux un seul tour que deux

Ce sont donc les onze experts fraîchement installés, le 11 mars, par le ministre de la Santé, « pour éclairer la décision publique dans la gestion de la situation sanitaire liée au Coronavirus », qui ont trinqué pour tout le monde. Injustice flagrante. Car en réalité ils avaient été très réservés, contrairement à ce qui a été affirmé. « Le Conseil scientifique a été questionné sur un éventuel report des élections. Il a souligné que cette décision, éminemment politique, ne pouvait lui incomber« , peut-on lire dans l’avis qu’il avait rendu le 12 mars, le jour même où le maintien des élections avait été annoncé par le président de la République, qui s’était précisément appuyé sur le point de vue des experts pour justifier ce parti-pris.

Alors cette fois-ci, les scientifiques se bordent. Pas opposés, certes, on peut le dire comme ça. Pourquoi ? Parce que « d’un point de vue sanitaire, la tenue d’un seul tour de scrutin, quelle que soit la date retenue, est de nature à réduire les risques sanitaires au sens statistique ». Comprenez : il vaut mieux un seul tour que deux, pour limiter la casse éventuelle. Or le Conseil d’État avait considéré, le 18 mars, que le report du deuxième tour devrait être « strictement encadré dans le temps » et organisé « dans un délai de trois mois ». Donc il faut se dépêcher. 

Mais si l’on met de côté cet argument exclusivement sanitaire, l’avis du Conseil scientifique ne permettra pas aux politiques, cette fois-ci, de lui faire porter le chapeau d’une décision effective qui fixerait l’organisation de ce deuxième tour à la fin du mois de juin.

Cinq types de risques identifiés

Ce qui ressort du document des experts, c’est qu’il renvoie finalement les politiques à leurs responsabilités, appelle à la prudence, et fait une fixette ouverte sur le sanitaire, identifiant et listant d’entrée de jeu « cinq types de risques » : ceux auxquels s’exposent les candidats et les équipes de campagne ; ceux auxquels s’exposent les électeurs en allant voter ; ceux auxquels sont exposées les personnes participant aux opérations de vote ; ceux liés à l’utilisation des locaux, notamment scolaires (poke Blanquer) ; ceux liés à une reprise de l’épidémie, suivant les élections « sous forme de clusters ou d’une petite vague ». « Petite vague », vous avez bien lu.

Pour prévenir ces dangers multiples, le Conseil scientifique n’hésite pas à mentionner une ribambelle de préconisations. Par exemple pour le déroulement du scrutin. Il recommande que soit prévus : une file permettant d’accueillir les personnes à risque ; l’ouverture de portes ou fenêtres permettant l’aération et la ventilation du bureau de vote ; une paroi de protection en plexiglass (ou analogue) pour limiter l’effet de projections ; le port de masques pour les électeurs, qui doivent pouvoir en disposer, et le port de masques chirurgicaux (et non de masques grand public) obligatoire pour les membres du bureau et les personnes participant à l’organisation du scrutin, qui doivent aussi bénéficier d’une visière de protection.

Et pour être bien sûr de ne pas s’exposer, le Conseil scientifique appelle à « tenir compte de la situation épidémiologique dans les 15 jours précédant la date décidée du scrutin, ainsi qu’à une surveillance soutenue 15 jours après le scrutin ». Ça donne envie, non ?

Le Premier ministre va recevoir l’ensemble des chefs de partis

Les politiques devront donc assumer pleinement d’appeler aux urnes un peu moins de 16.500.000 électeurs dans 4.897 communes (plus 14 circonscriptions métropolitaines de Lyon).
Des voix s’élèvent dans ce sens, comme celles d’Anne Hidalgo ou Christian Estrosi, signataires d’un bruyant appel, avec 36 maires. Les présidents de l’Association des maires de France, François Baroin, et de France Urbaine, Jean-Luc Moudenc (maire Toulouse), ont écrit hier à Édouard Philippe pour que le scrutin ait lieu courant juin.
D’autres mettent en garde, comme Richard Ferrand, qui se demande s’il est bien raisonnable de faire ça « si vite », en squeezant le débat démocratique local, ou Jean-Luc Mélenchon. Pour le leader de la France insoumise, la seule question qui vaille, c’est : « Est-ce que nous serons encore en danger au mois de juin ».

Le débat fait rage, avec des arguments qui tiennent de part et d’autre, entre nécessité économique et risque sanitaire, toujours. Il faut y ajouter l’enjeu politique sous-jacent. Qui peut expliquer, aussi, que le président de l’Assemblée nationale soit favorable à refaire le match et que le patron de La République en Marche, Stanislas Guérini, ait appelé à « être extrêmement prudent ». Si Emmanuel Macron, lui, aimerait bien se débarrasser d’un scrutin qui fera, quoi qu’il arrive, tache sur son CV, la majorité LREM voit là une belle occasion de rejouer les deux tours, histoire de corriger la claque encaissée lors du premier, le 15 mars, se refaire une santé locale ici et là, et pourquoi pas gagner des élus, et futurs grands électeurs pour les élections sénatoriales, alors que son ancrage dans les territoires demeure sa principale faiblesse. Car on l’a un peu oublié dans ce bazar, mais cette première partie de scrutin a traduit la défiance des Français à l’égard de la politique menée depuis trois ans. À l’inverse, certains ténors de l’opposition, en position d’être réélus, souhaitent transformer l’essai le plus vite possible.

Le Premier ministre va recevoir l’ensemble des chefs de partis demain (mercredi) à 19 heures, pour échanger avec eux sur la date d’un éventuel scrutin. Le Parlement sera-t-il convié, in fine, à y mettre son grain de sel ? Pas sûr à ce stade. En tout cas le président du Sénat, Gérard Larcher, n’y est pas favorable.

Avoir une opinion est plus facile que prendre la responsabilité d’une décision qui sera lourde de conséquences. Et forcément contestée. Entre deviser sur la question et se retrouver avec la patate chaude entre les mains, il y a un monde.

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