Pochette de Murder Most Foul de Bob Dylan.
Pochette de Murder Most Foul de Bob Dylan.

Qui d’autre aujourd’hui pour faire ça ?

17 minutes ! Avec Murder Most Foul, Bob Dylan nous a livré en plein confinement une fresque de 17 minutes sur l’assassinat de John Kennedy. Ou plutôt la scansion de l’histoire récente des Etats-Unis du baby boom. C’est comme si Robert Zimmerman prenait place devant-nous pour nous dicter les bullets points de la mémoire américaine des 70 dernière années dans une version musicale qui éclate en pied de nez à la société trumpienne du Tweet et de l’oubli. La pièce a quelques temps, on ne sait quand elle a été écrite et enregistrée. On pourrait la placer dans les œuvres testamentaires de ces artistes qui savent la fin plus proche que les débuts et aiguisent encore leur regard pour continuer de passer leur message. Sur le double album « Rough and Rowdy Ways » dans lequel Murder Most Foul occupe à lui seul le second CD – le choix de couper l’Album en offrant un écrin singulier à cet texte n’est évidemment pas anodin – Dylan prend date sur le plan culturel, social et artistique, mais aussi personnel, concernant sa propre vie qui est derrière lui. Dans l’album, « Crossing the Rubicon » confirme ouvertement cette impression.

Le piano est sobre. Il avance doucement en nappes égrenées pour nous accompagner dans le long voyage finissant, accompagné d’un violoncelle trainant et de quelques percussions discrètes. Détendez-vous, allongez-vous, fermez les yeux. La voix est claire, nette… Une rareté il faut bien le dire. Bob nous guide dans sa mémoire, celle de l’Amérique. « Good Bye Charlie. Good Bye Uncle Sam ». Il met en scène ce monde perdu et cette violence inouïe qui jalonne les chemins empruntés par son pays. Il se met en scène lui-même, à moins que ce ne soit JFK qui parle après que la balle a fracassé son crâne dans les ultimes moments d’une âme sur le départ. Dylan n’est que témoin d’un monde qui déjà quitte la raison.

Son interview dans le New York Times à l’occasion de la sortie de son album ne dément pas cette descente aux enfers de l’Amérique. Ce qu’il s’y passe aujourd’hui n’est rien d’autre que la barbarie. Sur la mort de George Floyd, il n’use d’aucune élipse poétique : « Cela m’a rendu malade de le voir torturé de la sorte», «Cela va au-delà de l’horreur. Espérons que justice sera rapidement rendue pour la famille Floyd et le pays». Rien ne semble avoir changé depuis « Hurricane », finalement (il y chantait : « The trial was a pig circus / he never had a chance »). Nous sommes dans la continuité de l’Histoire américaine : « The day that they killed him, someone said to me / Son, The age of the Antichrist has only begun », écrit-il dans Murder Most Foul.

Pour le moins, dans Murder Most Foul, nous avons affaire à un Dylan pessimiste. La balade nous promène dans un champ de ruines peuplé de spectres qui incarnent la mémoire et la liberté que Dylan demande à Wolfman Jack de jouer, comme sil voulait faire une ode à l’humanité qu’il pense en danger. On y trouve les Beatles, les Everly Brothers, Charlie Parker, John Lee Hooker, Marilyn Monroe, Buster Keaton… Car c’est au fond aussi cela que Dylan nous enseigne. Face à la violence et l’avilissement qu’entraine l’argent, il faudrait pouvoir lever la tête et écouter les morceaux de songes qui font le génie américain. Sauf que « I hate to tell you mister / But only dead men are free ». Et l’on comprend alors que peut être JFK est enfin libre.

Peut-être aussi Dylan est-il plus libre que jamais. Depuis 2012, il n’avait pas sorti de chanson originale. Depuis 2012 lui et son groupe cornaqué par l’inusable bassiste Tony Garnier visitent les tréfonds de la mémoire musicale populaire américaine. Celui qui a révolutionné son art s’est fait mémorialiste. Il boucle ici le chemin, dans une pièce qui rappelle par son caractère gargantuesque le coup de pied de « Like a Rolling Stone » en 1965. A l’époque, outre l’histoire d’une déchéance, 6 minutes, c’est deux faces de 45 tours, c’est impensable en radio pour un hit, c’est révolutionnaire, profondément disruptif. Il y avait aussi Désolation row, plus de 11 minutes, sur le même Highway 61 revisited… 17 minutes, c’est désormais injouable sur scène, quand bien même le texte est idéal typique des productions dylaniennes, forcément évolutif. Ici, la pièce occupe à elle seule le second CD du dernier opus du Prix Nobel de littérature. 17 minutes aujourd’hui, c’est la moitié d’un épisode de série. Impassable sans pub.

55 ans séparent Like a Rolling Stone de Murder Most Foul. Le premier commençait par « Once Upon a time ». « I Ain’t no false prophet / I just know what I know », chante Dylan dans le morceau « False Prophet ». Avec Murder Most Foul, il dit son fait à l’Amérique, et ce qu’il sait en nous plongeant dans un sombre il était une fois l’Amérique.

Daniel Perron (avec Patrice Perron)

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