Hommage national-à Samuel Paty en Sorbonne, mercredi 21 octobre - Capture Nos Lendemains.
Hommage national-à Samuel Paty en Sorbonne, mercredi 21 octobre - Capture Nos Lendemains.

« Parce qu’en France, Professeur, les Lumières ne s’éteignent jamais … ». Ces mots du Président de la République résonnent encore dans la Cour de la Sorbonne et dans nos cœurs. Après l’atroce assassinat de Samuel Paty, la tristesse et la colère nous ont envahis, submergés, au point pour ce qui me concerne de ne pouvoir écrire. Aussi ces mots d’Emmanuel Macron en forme de promesse, « nous continuerons », étaient-il justes et nécessaires. Ils nous ont fait du bien au milieu d’une semaine où un débat public aux relents détestables s’était installé, transformé en concours Lépine « du y qu’à faut qu’on » et en chasse aux bouc-émissaires. Le coupable désigné ? « L’islamo-gauchisme », ignorant comme a pu l’écrire et le dire si justement Françoise Degois, « un islamo-droitisme » bien réel qui a gouverné et qui reste bien présent notamment au niveau local. Et que dire du gouvernement qui s’est fourvoyé dans l’abjection en désignant à la vindicte de la droite et de l’extrême-droite, deux grands serviteurs de la République, Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, président et rapporteur général de l’Observatoire de la Laïcité. Un autre membre du gouvernement s’est attaqué à des rayons « halal » de supermarchés, leur préférant peut-être des épiceries communautaires « séparées ». Un comble pour un ministre républicain qui s’apprête à présenter une loi contre les séparatismes. 

Bref, dans cette bouillie de débat public, l’hommage national à Samuel Paty nous a fait du bien. Surtout, il nous a permis de réfléchir à ce que doit être le meilleur hommage possible à Samuel Paty et à ce qu’il incarnait. Et il est clair que nous lui devons, nous nous devons de remettre l’école de la République et les professeurs au milieu du village France.

Pour cela, il faut évidemment rétablir et renforcer l’autorité des enseignants. Cette autorité ne cesse d’être remise en cause. Et pas seulement par les parents musulmans. L’école est assaillie par les demandes de parents qui agissent en consommateurs de services éducatifs, un phénomène qui touche toutes les classes sociales, y compris le haut de la « hiérarchie sociale ». Et même s’il faut nuancer ce portrait-robot des parents-consommateurs, il faut bien convenir que l’école est devenue pour beaucoup un lieu de droits pour ses chères têtes blondes et moins blondes mais bien peu de devoirs. On conteste une note, une orientation, un redoublement et on a pu le voir aussi le contenu même des enseignements. Un exemple ? Des parents d’élèves, chrétiens comme musulmans, avait ainsi contesté en 2013-2014 les enseignements destinés à l’éducation à l’égalité femmes-hommes, les fameux ABCD de l’égalité portés par Najat Vallaud-Belkacem. L’islam-droitisme avait alors encouragé et profité à plein de cette contestation destiné à combattre une fumeuse « théorie du genre ». Les mêmes qui aujourd’hui s’inquiètent du danger que représente l’islamisme pour la société et les droits des femmes, étaient aussi les premiers à souffler sur ses braises pour tenter grapiller le terrain électoral en vue des municipales.
Il faut rétablir l’autorité des professeurs. Sans fantasmer sur l’École de la IIIème République qui n’avait pas à lutter contre les écrans, les internets et la société ultra-individualiste dans laquelle nous vivons. Rétablir l’autorité des professeurs passe par un soutien sans faille de l’institution et de la société quand un.e professeur.e est mis.e en cause. Dans un monde idéal, celui que nous voulons pour demain, l’Éducation nationale aurait dû porter plainte pour diffamation et montrer ouvertement son plein soutien à Samuel Paty.

Rétablir l’autorité des enseignants, c’est en finir aussi avec les attaques incessantes telles que celles qui ont été portées par la droite comme par la majorité actuelle à la fin du déconfinement. On parlait alors de « prof-bashing » sur un ton qui peut laisser à penser que ces attaques visant régulièrement à dépeindre les enseignants comme des fainéants vivant aux crochets de la société ne sont pas si grave. Pourtant ce dénigrement permanent produit son lot d’humiliations et de dégâts qui rabaissent la fonction enseignante. Et ce d’autant plus qu’au printemps leur ministre a laissé faire et les a à peine défendu.

Rétablir l’autorité des enseignants, c’est aussi faire en sorte qu’ils soient les premiers à bénéficier de la liberté d’expression, bien sûr dans le cadre du devoir de réserve de tous les fonctionnaires. Mais sans cette loi Blanquer, inique et spécifique aux profs, destinée à les intimider, à les museler. Oui, c’est bien le même Jean-Michel Blanquer qui aujourd’hui défend la liberté d’expression et qui a fait voter une loi la limitant pour les seuls professeurs avec pour objectif de sanctionner des « faits portant atteinte à la réputation du service public ». Un moyen indigne de faire taire les lanceurs d’alerte.

Et dans une course à l’échalote avec la droite et l’extrême-droite, ce même Jean-Michel Blanquer a fustigé sur Europe 1 et au Sénat l’«islamo-gauchisme» et ses «ravages» au sein de l’Université française, provoquant la colère des chercheurs et professeurs d’université qui se voient ainsi accuser de complicité avec le terrorisme. Cette sortie, très calculée, a même provoqué l’ire de la très sage Conférence des Présidents d’Université qui dans un communiqué a dénoncé les propos du ministre de l’Éducation en expliquant que les «universités ne sont pas des lieux où se construirait une  »idéologie » qui mène au pire. Non, les universités ne sont pas des lieux d’expression ou d’encouragement du fanatisme». Et la CPU de rappeler que les Universités sont au contraire «des espaces d’élaboration et de transmission du savoir»«des institutions de démocratisation de la connaissance scientifique, indispensable dans la cité, à l’heure des désordres de l’information et du succès du complotisme, terreaux des extrémismes». Jean-Michel Blanquer totalement à contre-emploi, à croire qu’il s’est vraiment vu à Beauvau, attaque le lieu même où sont formés les milliers d’étudiants qui se destinent au professorat, le lieu où Samuel Paty a été formé et continuait de se former. Le lieu où se développent et où grandissent les Lumières évoquées par le Président de la République à la Sorbonne. Là encore, il s’agit de faire taire ceux qui alertent contre les inégalités, les discriminations, les injustices en collant aux chercheurs en sciences humaines et sociales l’étiquette infamante de collabos.

L’irrespect du ministre est tel qu’en d’autres temps il aurait déjà dû présenter ou ses excuses ou sa démission. 

Pour remettre l’École au milieu du village, il est indispensable que la France cesse traiter ses enseignants comme variable d’ajustement budgétaire. La Nation a laissé se paupériser la profession à force de gels du point d’indice et de mépris de Bercy. Comme si des décennies de négligence coupable n’avaient pas suffit, la première décision de Jean-Michel Blanquer fut de repousser aux calendes grecques la revalorisation des salaires négociée sous la présidence de François Hollande par Najat Vallaud-Belkacem, avec l’ensemble des syndicats enseignants. Et pour ajouter au mépris, Emmanuel Macron envisageait encore de rogner sur les retraites des professeurs, le pactole différé de ces « nantis de l’Éducation nationale ». Et puisque qu’il est beaucoup question de déni ces derniers jours, il faut imaginer la colère des enseignants qui ont entendu le Premier ministre Jean Castex expliquer mardi à l’Assemblée nationale que « l’Éducation nationale est choyée ».

Aujourd’hui, après l’abjecte décapitation de Samuel Paty, l’un d’entre eux, rien ne serait pire que de trahir les enseignants, d’ignorer leur peine et leur colère, tout en leur disant qu’ils sont l’âme de ce pays. Nous ne cessons ces derniers jours de louer les professeurs qui veillent à faire vivre la République en faisant de nos enfants des citoyens. Il serait plus que temps que la République en un juste retour prenne soin de ses enseignants.

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