Centrale solaire de Crescent Dunes dans le Nevada, USA - Photo Dru! - Creative Commons
Centrale solaire de Crescent Dunes dans le Nevada, USA - Photo Dru! - Creative Commons

La crise de la Covid a mis en avant les failles de notre modèle de gouvernance. Trop administratif, pas assez souple, le modèle de l’Administration à la Française a été vertement critiqué. La question des masques serait de ce point de vue LA preuve d’une impéritie généralisée dénoncée par les Français qui ne cessent de dire le décalage entre les élites et leurs vies à eux. La France a perdu sa souveraineté. Elle régresse. Voilà ce que nous semblons penser collectivement.

Un fait est certain : la sixième puissance mondiale a cédé des pans entiers de son industrie, au nom de de l’intérêt que nous avons de bénéficier des avantages comparatifs de productions moins chères ailleurs. C’est vrai pour les masques, c’est vrai pour les machines outils… Et nous cherchons en vain les politiques innovantes pour lesquelles l’Union européenne et/ou la France seraient premières. C’est jusqu’à notre agriculture que nous semblons perdre peu à peu, incapables que nous sommes de nous défendre dans le concert mondial.

Et si la perte de souveraineté révélait autre chose ?

En fait, à force de penser les politiques publiques d’abord comme de simples instruments de pilotage budgétaire de court terme, nous avons collectivement oublié que gouverner, c’est prévoir. Non pas prévoir à trois mois les évolutions de la bourse, l’épidémie surgissante, non pas prévoir les politiques dans le cadre contraint de l’annualité budgétaire… mais tracer des perspectives longues. Nous avons oublié que la souveraineté est affaire de prévision de long terme, qu’il appartient aux gouvernements de proposer une vision longue et de s’occuper de politiques qui ne verront potentiellement leurs résultats venir que des années après l’impulsion qu’ils auront donner.

Il faut investir le temps long et, en réalité, désormais comprendre que la vision du long terme est une condition essentielle de la souveraineté. La prospective n’est pas une fonction négociable de l’Etat. Elle devrait être au coeur des plus hautes fonctions et non reléguée derrière la machine à calculer les déficits que nul ne parvient à juguler faute de véritable vision et orientation de l’action.

Prenons deux sujets stratégiques fondamentaux pour le monde : le changement climatique et l’économie numérique. Sur le second, la France et l’Europe ont raté à peu près tous les tournants majeurs de ces derniers quarante années. L’internet, ce n’est pas nous, les GAFAM… ce n’est évidemment pas nous. Non pas que nous n’ayons pas les compétences, les cerveaux pour ce faire. Mais nous n’avons pas voulu investir ce qu’il fallait, donner les moyens à nos chercheurs, ingénieurs et petits génies de travailler et de concevoir. Les Etats-Unis, eux, ont investi.

Contrairement à la vulgate, il n’a pas suffit de quelques étudiants dans des garages pour inventer. Il a fallu des tombereaux de dollars investis parfois en pure perte apparente dans des projets ubuesques pour que se dégage les géants du numérique devenus plus puissants que les États. La différence entre l’Europe et les États-Unis tient en un mot ici : le choix prospectif. Un choix a été fait d’accompagner et de susciter l’innovation sur ce terrain là. De même, il est intéressant de comprendre ce qui a fait la puissance du génie génétique américain, ce qui est à la fondation de la toute puissance de Monsanto. D’abord le soutien fédéral considérable aux entreprises du secteur dès les années 1980. Ensuite l’instrumentalisation d’un droit qui permet à celles-ci de piller les ressources génétiques du monde. Nous avons un autre modèle que le brevet, sans doute plus éthique, mais nous n’avons investi assez ni dans la recherche ni dans la défense de notre conception juridique européenne pour proposer nos solutions agronomiques et nous opposer au copyright dans ce domaine.

Le changement climatique devrait être une opportunité de refonder notre souveraineté en regard des enjeux du siècle. Le premier enjeu, nous le savons, est énergétique. Quelle prospective énergétique avons nous ? Il y a bien quelques spécialistes qui débattent ici et là, c’est heureux. Mais lorsque nous écoutons les ministres, il n’est jamais question de prospective, de choix réel qui puisse dépasser les clivages politiques sur la longue durée. L’enjeu nucléaire est si sensible que l’on peut penser que les 150 de la Convention citoyenne l’ont mis de côté sciemment, pour éviter toute réaction explosive. Le débat autour de Fessenheim est de ce point de vue caricatural. Fallait-il fermer cette centrale ? À priori le non ingénieur nucléaire a le droit de n’avoir pas d’opinion. En revanche, il peut poser la question des alternatives que notre pays se donne dans la course à l’énergie décarbonée dans le même temps qu’il ferme la centrale.

La question de la prospective et du long terme rejaillit par ailleurs sur les équipes ministérielles dont l’instabilité est patente. Depuis trois ans, nous avons connu quatre ministres de l’écologie, quatre ministres de l’agriculture, trois ministres de l’Intérieur… Certains découvrant le jour de leur nomination des sujets qu’ils ignoraient totalement la veille. Cette instabilité n’est pas propre à Emmanuel Macron. Elle est partagée par ses prédécesseurs. Rien de neuf ici. Comment, dans ces conditions, penser le temps long ? À peine installés, à peine commencent-ils à maitriser le sujet – lorsqu’ils en ont le temps -, les ministres changent de place. C’est bien notre système politique qui incite désormais au zapping et au court terme alors même que les majorités sont garanties d’une stabilité pour cinq ans. Dans ces conditions, les travaux prospectifs des inspections générales ou autres services dédiés semblent tous destinés à caler les armoires de l’Administration administrante et guère passer l’étage du discours politique qui pourrait s’appuyer sur eux.

Comment construire durablement sans stabilité minimale ?

Il nous faut collectivement penser nos villes, nos déplacements, investir massivement dans les politiques visant nos espaces naturels qui sont aussi des ressources considérables. On pense à la mer, qui vient de retrouver un ministère, sans que l’on ait eu de discours préalable clair à ce sujet à quelque niveau que ce soit. La France est composé à 80% de terres agricoles et forestières. Quid de ces espaces dans l’avenir ? Quelle structuration du pays ? Quelles ressources renouvelables mises en avant et quels moyens seront dévolu à la recherche ? Et la recherche ? Quel avenir, quelle part du PIB tandis que les objectifs du Traité de Lisbonne en la matière ne sont toujours pas atteints… ? Nous n’en savons rien. Ici règne le doigt mouillé dans les tableurs comptables au jour le jour.

Alors peut-être ces politiques ressortent-elles finalement de l’Union européenne. Le green deal est une bonne chose. Les orientations décarbonées de l’accord européen du 21 juillet permettent aussi de penser que nous avançons. Mais il ne s’agit encore une fois que de chiffres. Quels orientations vont être données aux choix d’investissement sur l’énergie, le transport, la santé ou la silver économie (sachant que le recul de l’âge de la retraite ne fait pas une politique du grand âge) ?

Sur tous ces points, nous voyons bien que la France comme l’Union européenne manque de réflexion. Ce n’est pas, encore une fois, que nous ne disposions pas des ressources. mais pour employer la terminologie administrative, c’est que nous n’allouons pas les moyens où il faudrait. La réflexion est mal vue car elle impose une forme d’indépendance qui sied mal à nos modes de fonctionnement hiérarchiques engoncés. De ce point de vue, l’annonce dans la presse d’un haut commissariat au plan est une bonne mesure. Il faudrait nommer ce Haut Commissaire avec des conditions de temps et d’indépendance qui lui permettent de véritablement impulser une culture du temps long.

C’est ainsi que nous retrouverons notre souveraineté.

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