Eric Dupont-Moretti - Photo Librairie Mollat - Creative Commons.
Eric Dupont-Moretti - Photo Librairie Mollat - Creative Commons.

« Xavier Bertrand s’investit dans la région mais dit qu’il veut aller à l’Élysée, on ne peut pas à la fois être à la région et à l’Élysée ». Dixit, samedi, le garde des Sceaux, qui, lui, « peut » à la fois « être à la région », en campagne dans le Pas-de-Calais, et à Vendôme, siège du ministère de la Justice dont il a la charge. Trop fort, EDM.

On éprouve comme un malaise face au spectacle de ce poids lourd du gouvernement qui déboule dans le nord de la France sur ordre du Palais, sans programme, s’en prend nommément au président sortant de la Région par ailleurs candidat déclaré à la fonction suprême, histoire de lui mettre un coup de pression alors qu’il travaille son terrain depuis des années. Plus c’est gros plus ça passe, dit-on. Mais l’ex-ténor du barreau, qui a une franche tendance à s’autoriser des effets de manche à l’opposé de la réserve et de la hauteur que devrait pourtant lui imposer sa fonction de ministre, a fortiori de la Justice, a poussé loin le bouchon, samedi. Trop loin. Et ça fait du bien de l’écrire, faute de le lire ou de l’entendre.

Dupond-Moretti n’est pas payé par un cabinet privé pour nationaliser les élections régionales et départementales dans les Hauts-de-France et vendre la propagande présidentielle, ni pour se faire l’agent électoral d’Emmanuel Macron contre tel ou tel candidat ou candidate à la présidentielle de 2022.
Dupond-Moretti est payé par les contribuables.

Il est supposé veiller sur une institution judiciaire fragilisée, épuisée, que mouvements sociaux et SARS-Cov-2 n’ont pas épargnée, et qui manque autant de soutien de la part de son ministre que de moyens, un peu comme les enseignants avec Blanquer. « Je n’aurais pas la main qui tremble », disait le garde des Sceaux la semaine dernière, visant les professionnels de la justice, dans l’hypothèse où la responsabilité de l’un d’eux serait établie après la tragédie de Mérignac. EDM a profité de l’occasion pour s’adresser aux magistrats comme à des écoliers, leur rappelant que les bracelets anti-rapprochement n’ont pas « vocation à rester dans les tiroirs ». Il aurait pu s’abstenir de cette sortie : le meurtrier a été condamné avant le déploiement de cet outil de surveillance.
Dans ce contexte, le monde judiciaire a dû apprécier les images, en boucle, des gesticulations partiales, déplacées, outrancières, du garde des Sceaux devenu ouvertement le bras électoral armé de l’Élysée et faisant le show à sa solde. Allez incarner une justice indépendante après ça.

Ce mélange des genres pourtant problématique n’a pas ému plus que ça, ce qui est très inquiétant. On a plutôt retenu que la candidate RN à l’Élysée et aux départementales sur le canton d’Hénin-Beaumont 2 avait provoqué le garde de Sceaux qui braconnait dans son fief. Elle l’a chatouillé à propos des fameux bracelets anti-rapprochement. « Indécent », a répondu le ministre. C’est vrai. Mais c’est l’hôpital qui se moque de la Charité.

Officiellement, au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest, la cible d’EDM et de la dizaine de membres du gouvernement en lice au mois de juin, comme Schiappa et Darmanin, c’est le RN et Marine Le Pen : le « diable ». Que le ministre de l’Intérieur trouvait il y a peu « un peu branlante » et « molle ». Qu’EDM veut désormais « chasser des terres » du nord de la France… et du pays.

C’est s’affranchir un peu trop vite du fait que le parti de Marine Le Pen a des électeurs, ici et ailleurs, contrairement à La République en marche. Le mouvement qu’Emmanuel Macron a créé il y a cinq ans pour conquérir l’Élysée a réalisé le score brillantissime de 2,22 % aux élections municipales en 2020. Le groupe parlementaire LREM a perdu une quarantaine de députés et la majorité absolue à l’Assemblée nationale, acquise dans l’élan de la victoire à la présidentielle.

À l’inverse, le Rassemblement national a gagné du terrain.
Or, en 2017, la majorité des Français qui ont voté Macron l’ont fait pour que celui-ci soit un rempart au RN. Quatre ans plus tard, le danger d’une victoire RN est estimé encore plus grand. Ce qui signifie que l’actuel Président a échoué à faire reculer la menace.

Cet échec sanctionne la politique menée, entre gestion calamiteuse de la crise des Gilets jaunes puis du coronavirus, affaires ubuesques révélatrices de grenouillages inédit au sommet de l’État, mise en œuvre de réformes à marche forcée, et manque d’inspiration sur le régalien, d’abord un peu oublié. À cet inventaire non exhaustif il faut notamment ajouter l’incapacité des partis politiques siphonnés par Macron à se rétablir de cette ponction.

Le Président remet ça pour 2022, à droite toute, puisque l’électorat s’est « droitisé ». Objectif : vampiriser LR via la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, sous la menace du RN. Hubert Falco et Christian Estrosi, respectivement maires de Toulon et de Nice, se sont fait « gérardcollombiser » : ils ont démissionné de LR pour se mettre au service du Président… moyennant le statut de barons ministrables qui murmurent à son oreille. Ceux-là comme les autres nous ressortent ce bon vieux front républicain du placard.

On attend donc aujourd’hui à nouveau des électeurs qu’ils suivent comme un seul homme les VRP du macronisme pour combattre un « diable » que Macron a lui-même nourri. Cherchez l’erreur.
Pendant quatre ans, les citoyens ont constaté que le Président avait fait exactement ce que lui, et lui seul, voulait. À coups de « j’assume », dont certains ont coûté très cher au pays. Grand débat national et Convention citoyenne ont été des simulacres de concertation. Que dire du mépris du Président pour les corps intermédiaires jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il pouvait en avoir besoin.

Après tout ça, une nouvelle reddition sans condition à l’Homo Economicus n’est pas concevable. Seul Macron portera la responsabilité d’un succès du RN si un choix entre lui et Le Pen s’avère à nouveau incontournable et qu’il refuse de négocier. Entre les deux tours de 2017, il avait envoyé bouler les électeurs qui lui demandaient de renoncer aux ordonnances sur la loi travail. Une fois élu, il a mis en scène la signature de ces mesures, en grande pompe. Ce jour-là, de nombreux Gaulois se sont dit qu’on ne les y reprendrait plus. Ils n’ont pas changé d’avis depuis.

La gauche est affaiblie et désunie, certes, mais l’aspiration à une alternative politique plus juste est toujours présente en France et la lutte engagée par Joe Biden contre les paradis fiscaux l’a exacerbée. Même si une actualité dramatique concentre les débats sur le terrain sécuritaire. L’heure n’est plus au front républicain, qui est en train de tuer la démocratie en prétendant la garantir, mais à la constitution informelle d’une force susceptible, cette fois-ci, de la faire respecter le moment venu.

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