Jean-Claude Dusse bloqué sur son siège, chantant « Étoile des neiges », dans le froid. Collection Christophel.
Jean-Claude Dusse bloqué sur son siège, chantant « Étoile des neiges », dans le froid. Collection Christophel.

Pour confirmer, jeudi, la fermeture partielle des domaines skiables français pendant les vacances de Noël, Jean Castex a inventé un concept : les stations de ski… sans ski, sans bars, sans restaurants. Il vous reste la luge sur le parking après avoir mangé trois tomates cerises et un paquet de chips. Carrément bucolique, le Premier ministre, quand il a lâché la bombe : « Bien entendu, il sera loisible à chacun de se rendre dans ces stations pour profiter de l’air pur de nos belles montagnes, des commerces, hors bars et restaurants [….]. Simplement, toutes les remontées mécaniques et les équipements collectifs seront fermés au public. » « Simplement »… ? Imaginez, pour voir, Les Bronzés version Castex. Jean-Claude Dusse sans télésiège …

Traduction concrète, moins drôle : la douche froide pour les professionnels et les élus des régions vivant du tourisme d’hiver, du ski en particulier, notamment Auvergne-Rhône-Alpes, déjà très touchée et affaiblie par l’épidémie de Covid-19. Ils ne relâchent pas la pression et n’ont pas dit leur dernier mot, forts d’une filière qui représente plus de 11 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Alexandre Maulin, le président de Domaines skiables de France, a déploré vendredi matin sur LCI que la concertation en amont (avec sept ministres) n’ait servi à rien : « C’est le fait du prince, c’est incompréhensible […]. Les domaines skiables, c’est l’attraction des territoires, on ne peut pas comprendre cette décision unilatérale. » L’enjeu est colossal : « Avec 18.000 salariés sur les domaines skiables (dont 80 % de saisonniers), 17.000 moniteurs de ski et plus de 120.000 emplois induits l’hiver, les 350 stations que compte l’Hexagone classent la France et ses plus de 50 millions de journées skieurs dans le top 3 mondial du ski », détaille Nivéale Médias dans une lettre envoyée au Premier ministre.

Le secteur était inquiet depuis mardi : le président de la République avait estimé « impossible d’envisager une ouverture pour les fêtes », « préférable » de « privilégier une réouverture courant janvier dans de bonnes conditions … et une coordination européenne ». C’est mal parti. Pour l’heure, la « coordination européenne » slalome difficilement entre les intérêts économiques de certains pays, pour lesquels les vacances de Noël constituent une manne essentielle, jugée prioritaire, et les préoccupations sanitaires des autres, prêts à encaisser, voire à compenser, les pertes de la période des fêtes, par crainte d’une troisième vague.

C’est Giuseppe Conte qui a ouvert la voie au camp de la prudence. Il a demandé aux Italiens d’abandonner l’idée de passer des vacances à la neige « afin de contenir le risque de contagion » et fait part de la recherche d’une entente européenne via Berlin et Paris. Actuellement en zone épidémiques rouges (déplacements en dehors de sa propre commune interdits), les principales régions italiennes de ski (Piémont, Lombardie ou Haut-Adige) gardent un espoir très mince.

La France se trouve donc sur la même ligne que l’Italie à ce stade. Avec l’Allemagne, un cran au-dessus : Angela Merkel a purement interdit les vacances au ski. Elle veut aller encore plus loin. À cause de l’Autriche. Il faut dire que les Allemands, en particulier les Bavarois, aiment aller skier au Tyrol. C’est comme ça qu’à partir d’un cluster né l’hiver dernier à Ischgl, sorte d’Ibiza des Alpes à moins de trois heures de route de Munich, la Bavière s’est retrouvée infestée de cas positifs. « Ischgl est devenue la plaque tournante du coronavirus par manque de scrupules et par cupidité », écrivait Der Spiegel après avoir enquêté, au mois de mars. « À Ischgl, vous pouvez aller skier et faire la fête toute la nuit au Jägermeister-Red Bull […] Des millions de touristes se réunissent ici chaque année. Ils viennent de Dublin, Reykjavík, Copenhague et Helsinki, de Bavière, Hambourg et Neuss. L’industrie touristique de la vallée réalise un chiffre d’affaires annuel de 250 millions d’euros ».

Ischgl (six lettres dont une seule voyelle, ça pique) accueillera les touristes à partir du 17 décembre. Mais il n’y aura pas de « Top of the Mountain Opening Concert », est-il mentionné sur son site, où les dispositifs de sécurité sanitaire figurent en bonne place. La ministre du Tourisme autrichienne vante et vend des vacances garanties sans SRAS-CoV-2. Mais la chancelière allemande ne veut pas s’en laisser compter. Ni Markus Söder, dirigeant conservateur de la Bavière : il a prévenu que les Allemands qui ne résisteraient pas à la tentation d’aller glisser de l’autre côté de la frontière se verraient imposer une quarantaine de 10 jours à leur retour.

Angela Merkel, du genre psychorigide (et efficace) sur le front sanitaire et agacée par la concurrence déloyale qui se profile, demande désormais à l’UE d’imposer la fermeture de tous les domaines skiables d’Europe jusqu’au 10 janvier. Pour Sebastian Kurz, chancelier fédéral d’Autriche, c’est « nicht ». « Chez lui », le tourisme de montagne représente plus de 100.000 emplois et attire six millions de touristes. La fermeture des stations de ski entraînerait une perte de plus de deux milliards d’euros. Si l’option verrouillage est retenue, le ministre autrichien des Finances menace de faire payer la facture à Bruxelles.

À ce stade, Merkel est donc très loin d’obtenir gain de cause : « La décision d’autoriser ou non le ski est une compétence nationale. Ce n’est pas une compétence européenne. De toute évidence, il n’y a pas d’approche unique pour la levée graduelle, scientifique et efficace des mesures de confinement », a botté en touche un porte-parole de la Commission européenne, Stefan de Keersmaecker. 

L’Autriche n’est pas isolée. Côté finlandais non plus, on n’est pas favorable à la solution Merkel. Le porte-parole du ministère de l’Économie, Mika Lintila, a mis en garde contre « un coup mortel » porté à l’industrie du tourisme en Laponie, où se trouvent les stations les plus populaires. Idem pour la Suède. Anders Tegnell, l’épidémiologiste qui conseille les autorités, affirme qu’il n’est pas nécessaire pour ce pays de fermer ses stations de ski. Il fait valoir « une grande différence entre les stations de ski que nous avons dans le nord et celles que vous avez dans les Alpes ». L’Espagne, elle aussi, se dirige vers une position souple. La ministre du Tourisme, Reyes Maroto, s’est dite prête à ouvrir les infrastructures « en toute sécurité » mais elle n’est pas fermée au débat : « Nous verrons ces jours-ci comment il est étayé » . La principauté d’Andorre s’apprête à accueillir les skieurs français à partir du 15 décembre et espagnols à partir du 21, sans exiger de test PCR. Le top départ de la saison était prévu le 4 décembre, il a été retardé faute de flocons. La Suisse, qui ne fait pas non plus partie de l’UE, a déjà ouvert ses pistes. Selon le ministre de la Santé, la sécurité sanitaire des touristes sera assurée par des plans de protection, incluant par exemple le port obligatoire du masque, sur toutes les remontées mécaniques et dans les files d’attente.

La « coordination » évoquée par le chef de l’État français ne fait donc pas boule de neige. Si, in fine, chaque pays fait ce qui lui plaît, contraindre certaines stations de ski européennes à laisser leurs remontées mécaniques à l’arrêt sera d’autant moins supportable pour les territoires concernés qu’il serait possible à leur clientèle d’aller s’éclater tout schuss ailleurs et qu’elle reviendrait en prime avec le virus scotché aux après-ski. C’est vrai pour l’Allemagne, mais aussi pour l’Italie et la France. Un facteur à intégrer d’une manière ou d’une autre pour trouver la parade avant le réchauffement climatique entre Berlin et Vienne. En attendant, affûtons les skis de fond.

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