Capture Conférence d'Emmanuel Macron sur la Culture et la crise sanitaire, le 6 mai 2020.

De cette étrange période de confinement, que restera-t-il ? Des drames, évidemment. Des exploits. Des fiertés et des petitesses. Des ratés, des zigzags. Des mensonges peut-être aussi. A chaque période ses expressions, ses symboles, ses mots. Parmi ceux qui resteront peut-être, et qui s’étalent des unes de journaux aux réseaux sociaux, il en est un qui dit beaucoup tant de notre rapport à nous-mêmes que de notre rapport au pouvoir : infantilisation. « Durcissement infantilisant du confinement », « attestation dérogatoire infantilisante », « il n’est pas utile d’infantiliser les gens »… chacun a pu voir ces critiques se multiplier dans les médias ces derniers temps.

Les propos recueillis chaque semaine depuis le début du confinement par l’Ifop témoignent de la montée en puissance de cette critique dans l’opinion publique : « je n’apprécie pas cette culpabilisation des citoyens si l’épidémie revient », « on nous prend pour des enfants », « son discours infantilise les Français »…

Si paternalisme et infantilisation sont des dévoiements communs des rapports de pouvoir, il faut avouer que rarement l’on avait atteint un tel rejet des « leçons » administrées par le pouvoir à ses citoyens. Cette perception est étroitement liée à l’image d’Emmanuel Macron dans l’opinion.

Un Emmanuel Macron d’abord taxé de mépris social, semblant justifier aux yeux du monde, avec l’expression « Gaulois réfractaires », la caricature que nos voisins font de nous – peuple de fainéants, ne rêvant que de RTT, de vacances et de retraite dorée.

Accusé de faire preuve de mépris intellectuel aussi, face aux « illettrées » de GAD, ou quand son entourage revendique pour lui une « pensée complexe », ou encore quand sa majorité met les désaccords politiques sur le compte d’un « déficit de pédagogie ».

Un Macron qui affectionne les mots désuets, mais dont certains sont précisément ceux que l’on utilise pour éviter de dire des gros mots devant des enfants, ou qui appartiennent à un imaginaire enfantin, celui des contes de fées et des dessins animés. « Croquignolesque », « Chicaya », ou « tarabiscoté »… autant d’expressions qui ressemblent à de la « poudre de perlinpinpin » jetée aux yeux d’un peuple qui ne se sent pas pris très au sérieux.

Un président à qui il est arrivé de dire « mon peuple » pour qualifier ses concitoyens, et dont les humoristes imaginent aisément qu’il puisse dire « mes sujets ». Qui a dit maintes fois « assumer » la part d’impopularité de ses réformes, comme s’il fallait se résoudre à faire le bien de son peuple malgré lui, parce que ce dernier ne serait pas suffisamment adulte pour se rendre compte de ce qui est bon pour lui. Un Président, aussi, qui a pu dire « la meilleure façon d’être en haut des sondages est de donner de l’argent aux gens », comme si le citoyen était un enfant que l’on pouvait appâter avec des bonbons…

On retiendra les « chamailleries » du premier mai, manière de qualifier les conflits sociaux pour mieux les disqualifier, de les réduire à de simples désaccords de cour de récré. Et la dernière expression en date : l’utilisation à tort et à travers du concept, initialement forgé pour l’éducation nationale, de « nation apprenante ». Sa déclinaison à l’infini semble renvoyer moins à l’élévation de chacun tout au long de sa vie, qu’à un peuple que l’on perçoit comme ignorant et immature?

Là où le Président entend sans doute atténuer, positiver, euphémiser, des Français qui sont nombreux à le percevoir comme autoritaire, déconnecté et arrogant et ne perçoivent qu’insulte à leur intelligence, à leur libre arbitre, ou humiliation.

Depuis le début du confinement, lorsque le gouvernement dit « responsabilité » et « sanctions », l’opinion entend « déresponsabilisation du pouvoir » et « infantilisation ». Lorsqu’il insiste sur les conséquences potentielles d’un confinement mal respecté, l’on entend une menace de punition. Lorsqu’il en appelle à la responsabilité de chacun – maires, citoyens, parents, professeurs – pour réussir le déconfinement, on y voit une manière pour l’Etat de se défausser, de ne pas assumer ses responsabilités.

Car tout le paradoxe de la période est là : la sanction, le contrôle, l’appel à la responsabilité sont souhaités – si et seulement si ils s’adressent exclusivement aux autres. Ces autres dont l’immense majorité des Français considèrent qu’on « ne peut pas avoir confiance » en eux, selon les sondages. Comme l’exprime une Française interrogée fin avril par l’Ifop « on est trop infantilisés, mais ça se comprend car certaines personnes n’ont pas encore compris la gravité du virus ! ». Nous refusons qu’un pouvoir que nous percevons comme arrogant et que nous ne jugeons nullement exemplaire nous donne des leçons, mais nous n’en attendons pas moins qu’il nous protège de ces « autres » que nous considérons dans leur majorité comme irrespectueux des règles et irresponsables… Si le gouvernement ne sanctionnait pas les dérives, ne posait pas d’interdit, il est ainsi évident que chacun le rappellerait à son devoir d’assurer l’ordre public et de préserver l’intérêt général des libertés individuelles.

Infantilisation : voilà un mot qui dit autant du gouvernement, que de nos paradoxes.

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Cet article a 2 commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.