Mbappé, le tir au but arrêté - Capture d'écran TF1.

La fête a tourné court. On était tous en bleu-blanc-rouge, prêts à porter l’équipe de France vers un deuxième sacre européen, après avoir avalé ces Suisses, a priori largement prenables, pour rejoindre l’Espagne en quarts. Le rêve a pris fin à Bucarest, après plus de deux heures de jeu et à l’issue de la terrible épreuve des tirs aux buts, supplice pour celui qui perd à la fin, bonheur inoubliable pour le vainqueur qui ne comprend d’ailleurs pas tout de suite qu’il a décroché son ticket pour le paradis. Il y a toujours comme un moment flottement avant que la joie explose, à la mesure d’un suspense insoutenable, qui nous rend tous fous.

Même ceux qui n’étaient pas nés sont marqués par la tragédie sportive de Séville 82. Ce soir de juillet maudit qui avait vu la France s’incliner en demi-finale du Mondial devant la RFA, au terme de ce bras de fer hasardeux qui peut voir trembler les pieds des meilleurs. Comme Didier Six et Maxime Bossis il y a presque quarante ans. Avec une immense différence toutefois : les Bleus n’étaient pas champions du monde en titre. Pas champions du monde du tout d’ailleurs. Ni d’Europe.

Lundi soir, devant 16,3 millions de téléspectateurs, c’est Mbappé qui a craqué. Quand Kylian, né en 1998, s’est avancé vers Yann Sommer, on a senti le Français fragile. Il y avait de quoi, avec les espoirs de tout un peuple sur les épaules et au bout des orteils. Lui, le génie du ballon rond, le chouchou des supporters français, adulé partout sur la planète, a décoché un tir mou, que le portier hélvète a sorti tranquille en plongeant. Et la France a pleuré. « Garde la tête haute, Kylian ! Demain est le premier jour d’un nouveau voyage », a tweeté le roi Pelé, la légende brésilienne, pour réconforter le jeune Français après le match. 

Merveilleux et émouvant message. Être expulsé de l’Euro comme ça, au bout du bout, c’est encore pire qu’autrement, mais ça arrive aux meilleurs. Demandez aux Italiens, euphoriques après la défaite tricolore lundi soir. Eux n’ont toujours pas digéré leur élimination par la France aux tirs au but en quarts de finale du Mondial 98, le 3 juillet de cette année-là. Pendant que les Gaulois fêtaient leur première étoile, les ritals n’avaient pas encore séché leurs larmes. Ils s’en souviendront toujours.

Le sport, c’est comme ça. Pourvoyeur de toutes les émotions. Parfois injuste, même, mais pas hier et c’est déjà ça. Les Suisses ont livré un super match, ils sont allés au bout d’eux-mêmes. Et cette soirée au dénouement cauchemardesque nous a aussi offert un incroyable moment de football. Les Bleus ont sorti du magique. Benzema a inscrit son deuxième doublé en deux matches, égalisant le total de buts de Zinédine Zidane sous le maillot tricolore (31). Avec au passage un geste technique somptueux sur la première réalisation. Pogba, l’artiste de la bande, à la virtuosité scotchée aux crampons, a marqué un but exceptionnel, un bijou de frappe enroulée expédié tout en finesse dans la lucarne du gardien suisse. Lloris, réputé faible dans ce domaine, a arrêté un pénalty et a évité aux Bleus d’être menés 2-0. Tout ça serait resté dans les annales si la France était passée. On pardonnerait au même Pogba d’avoir perdu le ballon au milieu du terrain, ce qui a entraîné l’égalisation suisse à 3 partout. Et DD serait célébré alors qu’il se retrouve sur la sellette et que, déjà, on oublie qu’on lui doit la deuxième étoile de la France. Tous les regards se tournent vers Zinédine Zidane, aujourd’hui disponible. 

Digérer l’échec ne va pas être une mince affaire. « C’est douloureux », a confié Hugo Llloris. Pour les joueurs, pour leurs supporters. La qualification des Bleus pour les quarts, les demies et la finale, le titre qu’on fête jusqu’au bout de la nuit en sautant et en criant, peinturluré en bleu-blanc-rouge avec la perruque ou le casque d’Astérix en option, cette joie collective que seul le football engendre, tout ça figurait dans le scénario des jours heureux pour des millions de Gaulois. Il va falloir faire sans banquet. Ne pas oublier que la défaite a été belle. Ça compte quand même.

Le soir du premier titre européen des Bleus en 1984,  Michel Platini, auteur d’un des deux buts des Français victorieux de l’Espagne, avait le blues. Eugène Saccomano, feu son copain journaliste d’Europe 1, avait aidé le célèbre numéro 10 à s’enfuir en voiture du Parc des Princes pour fuir la liesse et la foule. Il l’avait déposé à quelques kilomètres de là sur le périphérique, seul. Le capitaine de l’équipe de France s’était éloigné dans la nuit, avec son sac de sports sur le dos. Champion d’Europe mais triste. Il a expliqué des années plus tard qu’il était contrarié d’avoir planté un but piteux sur une boulette de l’immense et respectable gardien espagnol Luis Arconada, qui a en effet longtemps payé sa bévue.

Platini et Pelé savent que pour certains des gaillards qui se sont battus hier et qui ont le cœur à l’envers aujourd’hui, de même que pour leurs collègues portugais tenants du titre sortis la veille, il valait mieux perdre comme ça que gagner autrement, parce qu’ils ont aussi montré des qualités prometteuses. Pour conjurer le chagrin et soutenir l’équipe de France dans la peine aussi, ce qui est plus difficile, il suffit de regarder en boucle les buts fabuleux de Benzema et Pogba en s’extasiant sans retenue… jusqu’à oublier qu’à la fin les Suisses ont gagné, même s’ils ne l’ont pas volé. Merci les Bleus.

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.