Manifestation Black Lives Matter en hommage à George Floyd, Place de la République, ce 9 juin 2020 - Photo ©️ Daniel Perron
Manifestation Black Lives Matter en hommage à George Floyd, Place de la République, ce 9 juin 2020 - Photo ©️ Daniel Perron

« L’émotion dépasse les règles juridiques ».

Voici une phrase, prononcée par le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, qui restera sans doute dans les annales, comme symbole d’un monde politique qui tourne de moins en moins rond.

Le gouvernement eût-il maintenu l’interdiction absolue de manifester pour cause de crise sanitaire, tout le monde ou presque lui serait tombé dessus. On le lui aurait reproché pour des raisons d’ordre public – les manifestations interdites sont par définition plus difficiles à organiser et canaliser – et démocratiques. Comment, vous voulez empêcher l’expression d’une émotion légitime, d’une saine colère planétaire ? Vous n’y pensez pas !  Et de donner ainsi, inutilement, encore davantage d’arguments à ceux qui accusent le gouvernement d’avoir laissé pourrir la situation sur les violences policières, situation sur laquelle de très nombreuses personnes alertent depuis les premiers week end de manifestation des Gilets jaunes…

Mais donc, le gouvernement se trouve obligé de se contorsionner, d’adapter les mots – ce qui est malheureux, mais on commence hélas à s’y habituer… – et surtout de tordre la loi pour accomoder l’escalade des demandes de plus en plus volatiles, concurrentes et contradictoires. Faute d’avoir su appliquer la loi avec rigueur – sur les violences policières comme sur tous les autres sujets -, l’Etat a laissé grandir un terrible sentiment de « deux poids, deux mesures ». Justifié ou non, nourri de comparaisons parfois hasardeuses entre petites et grandes humiliations, ce sentiment d’injustice – sociale, fiscale, identitaire… – grandit et mine la cohésion sociale. Il affaiblit le consentement à l’impôt et à la solidarité nationale. Il nourrit la défiance vis-à-vis des figures d’autorité, notamment la Police mais aussi et surtout – on le dit trop peu – la Justice.

Et ainsi, faute d’avoir su, ou même parfois simplement tenté, de s’attaquer au sentiment d’injustice, l’Etat se trouve submergé d’un flot de revendications, de justiciables ignorés qui, à bout de patience, s’exaspèrent et libèrent leurs colères. Flot de colères qui risque de s’amplifier, puisque les soignants à qui l’on a interdit de manifester hier, et les soutiens d’Adama Traoré qui appellent à manifester samedi, auront désormais un précédent auquel se référer pour justifier de l’injustice qui leur est faite…

Ces colères prennent de moins en moins les canaux d’expression traditionnels – les partis, les élections, les représentants de la Nation, les associations – mais se dispersent, se coagulent et se conjuguent au hasard des circonstances et des vagues émotionnelles. Elles en deviennent alors d’autant plus difficiles à canaliser, pour une administration qui ne sait reconnaitre ce qui ne rentre pas dans les cases de ses tableaux excel, et pour des élus un peu paumés face à l’incertitude et la virulence ambiantes.

Et c’est là, quand rien ne va plus, quand tout pourrait basculer, qu’il faudrait pouvoir se raccrocher, avant de céder à l’hystérisation ambiante, à une norme commune. A des valeurs, des principes, des règles d’organisation reconnues par tous. Bref, à la loi. Cette loi que, précisément, on a tordue, oubliée, défigurée aussi par des travaux hâtifs visant simplement à donner l’illusion de l’action. Et que donc, puisque nul ne l’a gardée, soignée, on ne peut plus aller chercher pour restaurer un semblant d’ordre quand le monde ne tourne plus rond… On se demande comment on pourra sortir de ce cercle vicieux.

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Cet article a 1 commentaire

  1. CLAUDE ANDRE

    Je ne commente pas les conneries !

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