Maintien de l'ordre lors de la manifestation du 1er Mai 2019 - Photo ©️ Daniel Perron

Il a fallu quelques mots – un coup de gueule poussé par la chanteuse Camelia Jordana samedi soir sur un plateau TV, puis une réponse très sèche du Ministre de l’intérieur – pour raviver les flammes d’un débat dont les braises couvaient depuis des mois voire des années. Ce débat porte sur les rapports entre les forces de l’ordre et la population, ou du moins une partie de la population, qui loin de se sentir protégée ou rassurée par les policiers, en a aujourd’hui peur.

Ainsi, selon l’Ifop, 10% des Français ressentent de l’hostilité face à la Police, et 20% « de l’inquiétude ». Des sentiments dont il faut noter, en passant, qu’ils sont particulièrement marqués à la gauche de l’échiquier politique, puisque 20% des sympathisants LFI et 12% de ceux du PS ressentent de l’hostilité face aux policiers, et 38% des premiers et 23% des seconds ressentent de l’inquiétude (contre 3 et 5% des sympathisants LREM respectivement…). La rupture entre la population et la police est particulièrement nette chez les plus jeunes, puisque 18% des moins de 35 ans ressentent de l’hostilité, et 18% de l’inquiétude. Bien plus que sociale, la fracture semble générationnelle.

Autre signe de cette fracture entre une partie de la population et l’institution supposée incarner la protection de tous : seulement 36% des Français jugent la Police « bien intégrée dans nos quartiers », et 38% jugent qu’elle « abuse de ses pouvoirs ».

Dès lors, à tort ou à raison, qu’il ait un lien avec des faits réels ou qu’il procède d’une crise de confiance diffuse, le malaise exprimé par Camélia Jordana samedi soir semble faire écho à celui d’une partie non négligeable de la population.

Il n’efface en rien le fait que plus de 7 Français sur 10 ont une bonne image globale de la Police, que 62% (toujours selon l’Ifop) la jugent « serviable », 57% « honnête »…

Mais il semble loin, le temps où on embrassait des flics avec Renaud.

Depuis, il y a eu les dizaines de « Allô Beauvau » – tweets signalant, photos ou témoignages à l’appuis, des violences policières à leur hiérarchie – du journaliste David Dufresne, héro de gilets jaunes victimes de trop nombreuses bavures pendant leurs manifestations.

Il y a eu des polémiques sur l’emploi même du terme de « bavures policières », que l’exécutif refuse catégoriquement.

Pourtant, en janvier dernier, suite à une série de vidéos accusatrices et à un nouveau mort lié à ces violences, Emmanuel Macron semblait infléchir quelque peu sa ligne sur le sujet, avouant qu’ »il y a eu très clairement des images, (…) des affaires dans lesquelles des comportements qui ne sont pas acceptables » et demandant au gouvernement « des propositions claires pour améliorer la déontologie ». Edouard Philippe avait également souligné que « lorsqu’il est fait un usage disproportionné de la force, alors il doit y avoir enquête, et sanction le cas échéant ». Lors de ces vœux à la Police Nationale, le ministre de l’intérieur indiquait quant à lui « L’usage juste et proportionné de la force est ce qui sépare la démocratie de l’arbitraire, ce qui distingue l’ordre et la brutalité, c’est le fondement, aussi, de notre confiance avec les Français ».

On aurait alors pu espérer sortir enfin de l’impasse, délaisser le face à face stérile pour un dialogue dépassionné. Las, le même Castaner vient de doucher les espoirs de ceux qui espéraient une sortie par le haut, en recadrant très sèchement Camélia Jordana.

Et au fond, ce qui est dramatique dans cette affaire, c’est bien sûr le nombre de victimes. C’est aussi le fossé de la défiance qui se creuse de part et d’autre. Mais c’est aussi et surtout le fait que nous soyons incapables de trouver la voie d’un dialogue pour sortir de l’impasse. Car si l’on y regarde bien, le malaise dont nous parlons n’est pas nouveau : déjà, en juin 2012, 39% (un point de plus qu’aujourd’hui) des Français estimaient que la police abusait de ses pouvoirs, 6% ressentaient face à elle de l’hostilité (4 points de moins qu’aujourd’hui), et 22% de l’inquiétude (2 points de plus qu’aujourd’hui.

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