Lors d’un voyage en Italie avec mes élèves de 4è et 3è, j’ai pris le temps d’écouter, de les écouter, car nous disposions de ces heures d’échange qui manquent trop souvent au collège par la faute d’emplois du temps délirants d’absurdité. J’ai découvert d’autres pré-adolescents qui ont découvert j’espère un autre professeur.

De toutes ces conversations, avec les filles comme avec les garçons, le soir en bord de plage ou lors des pauses-déjeuner à Rome, Ostie ou Herculanum, jusque dans le train du retour, jusque dans la gare de Milan lors de notre correspondance vers Rome à l’aller puis Paris au retour, j’ai entendu leur curiosité, leur appétit de savoir, leur bonheur d’être ensemble, leurs émerveillements au Colisée ou devant les ruines  de la ville engloutie par les cendres du Vésuve….

Et puis j’ai très souvent entendu aussi leurs inquiétudes. L’avenir. Les 3è surtout. Ils quitteront le collège dans quelques semaines. Elles passeront très, même dans les conditions que l’on sait.

Notre société française, ce « modèle », est fondée depuis des décennies sur le fait « certain » que l’Ecole aide les enfants à, au moins maintenir un rang social, au mieux aide celles et ceux qui partaient de très bas à gravir quelques échelons. Les « méritants »… Les transclasses… Or depuis les années 1990, l’échelle est toujours là, l’École aussi, mais elle semble ne « profiter » qu’aux plus favorisés à la naissance. Loin de moi l’idée d’en vouloir à ces excellents élèves. Je les ai toujours encouragés, félicités. Ai toujours interdit les moqueries à leur encontre: « Ah oui mais lui c’est un intello ! ».

Il n’empêche que, pour reprendre une réflexion de François Dubet, « On traite mal ceux qui ne sont pas dans l’élite ». Les clefs de la réussite scolaire sont détenues par les mêmes, plus fermement encore depuis la crise. Même les diplômés ne sont plus aussi certains de la valeur annoncée du diplôme obtenu. Alors, une peur en entraînant une autre, on conserve précieusement ces petits avantages personnels. On devient égoïste. On ne sait jamais. Imaginez que ceux « qui ne sont rien » aient envie un jour de devenir brillants et d’occuper les places réservées.

Et, d’émancipatrice l’École a tendu un autre miroir à ses utilisateurs: celui de la « stagnation éducative ». Tout s’est figé, comme les corps des suppliciés d’Herculanum enfermés dans leur prison de roche volcanique. Le divorce entre le « peuple » et les « élites » achève de se consommer. Une génération entière a désormais acquis la conviction tragique qu’il y a eu tromperie sur la marchandise. Une tromperie d’autant plus inacceptable que l’École a continué de véhiculer l’idée d’un contrat de « confiance » qu’elle savait ne plus pouvoir honorer. Les décrocheurs ont fui le navire « École » qui souvent ne voulait plus vraiment d’eux. De « décrocheurs », ils sont devenus « décrochés ».

D’où ma conviction profonde d’une urgente nécessité de refondation de l’institution toute entière. Refondation qui n’est même plus discutable.

Dans les rires et les regards joyeux de mes élèves, dans les yeux gris-bleu de Sarah, dans les mots de Thomas et de Zoé, dans les colères soudaines de Jade, dans les courses folles de Pierre, Souad et Julie sur la plage, dans les mots de tous j’ai entendu leurs bonheurs présents et leurs peurs futures. Ces peurs qui sont le terreau des discours réactionnaires.

Pour ces élèves-là, comme pour tous ceux de mes collègues, je souhaite une autre École. Non pas une Ecole adaptée à la société qui va (mal) mais une Ecole qui ait un sens, qui donne du sens et qui indique quelle société nous voulons plutôt que d’accepter celle que nous subissons et, pire encore, faisons subir à nos élèves.

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