Qui a dit que tous les combats progressistes avaient été épuisés ? Que le progrès des droits sociaux n’était plus possible ?

A contempler l’offre politique « progressiste » depuis quelques années, l’on peut parfois avoir se laisser gagner par une forme d’abattement. Un sentiment que face à la crise, face à une domination culturelle du libéralisme économique, face aux querelles identitaires et à la crise de financement d’un modèle social jugé trop coûteux par la plupart des experts, la vocation de la gauche est désormais avant tout de conserver ce qui peut l’être, tant bien que mal, de ce que les générations précédentes avaient conquis.

Peut-être d’ailleurs est-ce parce qu’elle ne parvient plus à dessiner d’horizons nouveaux, que ses électeurs sont bien nombreux à avoir jeté l’éponge. Ou bien est-ce parce que ceux-ci, à qui l’on assène matin-midi-et soir que la France serait un pays trop généreux, qui vit au-dessus de ses moyens, et que le sens de l’histoire est celui du moins-disant social et de l’ajustement permanent au cours du monde, ont renoncé à croire au progrès.

Toujours est-il que dans ce contexte morose, où moins d’un quart des Français se disent de gauche » sur un axe gauche-droite, la gauche manque cruellement de combats sociaux rassembleurs et surtout enthousiasmants. Et plus encore, de victoires.

Et dans la torpeur de l’été, à la faveur d’un chassé-croisé entre juillettistes et aoûtiens, voici une nouvelle qui pourra égayer les longues heures de route de quelques progressistes éplorés.

L’on apprend donc dans Libération – qui a déjà publié plusieurs articles sur le sujet – un nouvel épisode de l’histoire dite des « travailleurs Frichti » (entreprise fondée en 2015, auto-proclamée « le premier -Super- Marché qui n’a rien à cacher », livrant des produits « direct du producteur », issus de « circuits courts », et des « plats préparés maison par nos chefs » – vous voyez donc le positionnement).

Pour résumer les épisodes précédents : Depuis quelques semaines, Libération s’intéresse aux cas de plusieurs livreurs sans papiers, qui auraient été embauchés illégalement – sans fiche de paie… – par un sous-traitant de la plateforme de livraison de repas Frichti. Face aux signalements, Frichti a commencé par démentir que les quelques 200 travailleurs concernés aient un lien quelconque avec l’entreprise.

Depuis plus d’un mois et demi, les livreurs sans papiers étaient donc en conflit avec Frichti, avec l’appuis de quelques syndicats et politiques, afin d’obtenir leur régularisation. La semaine dernière, ils auraient réussi à obtenir, pour la moitié d’entre eux, la « possibilité d’être régularisé à condition de trouver un emploi salarié ». Ce qui ne veut pas dire grand-chose, puisque d’après la circulaire Valls il faut justifier d’un an et demi de bulletins de salaire afin de demander régularisation – bulletins que par ailleurs, Frichti ne fournissait pas à ceux qu’il employait…

Cette victoire syndicale, qui a tout d’un trompe l’œil, fut célébrée en début de semaine par un communiqué de Frichti, indiquant avoir travaillé « jour et nuit » pour trouver une solution et concluant « C’est en gérant des situations les plus difficiles que l’on peut démontrer la force d’une équipe ». On ne doute pas de la bonne volonté de l’entreprise. Reste que d’appui réel fourni à ses salariés, parfois employés depuis des mois, pour obtenir une régularisation globale, il n’est pas vraiment question. Nous sommes encore loin des notions de responsabilité des entreprises qui ont été peu à peu intégrées par les entreprises depuis quelques années. Dès lors, on comprend que le Collectif des livreurs autonomes parisiens (Clap) appelle à poursuivre les manifestations devant les locaux de l’entreprise.

L’histoire eût néanmoins pu s’arrêter là, dans le désespoir des blocages du dialogue social dont notre pays a malheureusement le secret. C’était compter sans la ténacité du sénateur socialiste Olivier Jacquin, pour qui derrière le combat des travailleurs Frichti, « il y a un choix de société (…) la start-up représente la société du fric, où tout serait permis ». L’esclavage moderne, en somme, pour livrer à des bobos parisiens des petits plats faits maison et autres produits locaux et bio… Selon les informations du journal Libération, le sénateur socialiste va donc réaliser dans les prochains jours un signalement au procureur de la République, s’appuyant sur l’alinéa 2 de l’article 40 du code de procédure pénale qui permet à «toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire» de le faire s’il constate un délit ou un crime. En soi, cette procédure, employée ainsi, serait une grande première. Le parlementaire dénonce des délits de «travail dissimulé par dissimulation d’emploi salarié» ainsi que «d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler» et vise directement la start-up française. 

Cette histoire n’est donc pas finie. Et il faudra la suivre, car derrière quelques dizaines de travailleurs sans papiers, ce sont des valeurs fondamentales qui sont en jeux. Pourra-t-on se prémunir des dérives imposées par l’économie des plateformes ? L’ubérisation peut-elle avoir raison de notre modèle social ? Doit-on se résigner à ce que notre modèle de protection sociale soit toujours plus affaibli par l’apparition de nouvelles formes d’activités, qu’il ne sait plus – faute d’inventivité, d’agilité – prendre en compte ? Le cynisme l’emportera-t-il sur l’humanisme, à la faveur d’une crise économique qui risque de renforcer les tenants du « n’entravez pas la reprise de l’activité » ?

En réalité, les entreprises les plus solides sont celles qui ont déjà compris qu’elles ne pouvaient s’affranchir de la responsabilité vis-à-vis de leur écosystème – sous-traitants, salariés, matières premières, environnement, partenaires… Il est à ce titre étonnant que les plus jeunes, les start-up les plus hype, soient parfois les plus rétrogrades en la matière. Heureusement, rien n’est jamais irréparable, et l’on guettera les prochaines avancées chez Frichti.

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