Manifestation 20 sept 2019 Paris - Photo ©️ Daniel Perron

« We are all Keynesians now ». Cette expression célèbre, employée par l’économiste Milton Friedman et popularisée par Richard Nixon pour désigner le consensus keynésien d’après-guerre, redevient à la mode.
À l’heure où l’État prête des milliards à Air France ou à Renault, que des millions d’emplois privés sont passés dans le giron public pendant la période du confinement grâce au dispositif de chômage partiel, et que l’on parle de plans de relance budgétaires conséquents, notre keynésianisme paraît relever de l’évidence.

Pourtant, il est une idée majeure de Keynes qui n’a pas le vent en poupe, loin de là. Car Keynes est aussi l’homme qui théorisa l’avènement de la semaine de 15 heures… En 1930, il écrivait ainsi que les progrès techniques, combinés à des gains de productivités, nous conduiraient immanquablement à une réduction du temps de travail drastique. L’idée semble de bon sens : si nous produisons plus avec moins, nos besoins seront comblés avec moins de travail, et nous aurons davantage de temps libre.

Évidemment, l’histoire n’aura pas donné raison à Keynes, puisque nous travaillons toujours plus ou moins – en moyenne du moins – autant qu’avant. Surtout, il est devenu politiquement impossible d’évoquer la possibilité de réduire le temps de travail, surtout dans un pays comme la France où il est de bon ton de fustiger la fainéantise généralisée.

Pourtant, les arguments ne manquent pas, de part et d’autre. Ceux pour allonger le temps de travail sont connus, ils sont très largement relayés par la plupart des médias. Nous ne les reprendrons donc pas ici, non point pour les disqualifier mais pour attirer l’attention sur d’autres, tout aussi légitimes et beaucoup moins relayés.

Par exemple, le Psychologue de la Wharton School (Pennsylvanie) expliquait à l’occasion du Forum de Davos de 2019 que de nombreuses expériences montrent que si l’on réduit le temps de travail, les gens sont plus à mêmes de se concentrer, donc plus efficaces, et produisent non seulement autant mais de manière plus créative et qualitative. Ils s’avèrent en outre plus attachés à leur employeur et engagés dans leur entreprise. L’idée n’est d’ailleurs pas neuve, puisque dès les années 20 et 30 Henri Ford lui-même avait découvert qu’en faisant passer ses salariés de 60 à 40 heures hebdomadaires, ils s’avéraient plus productifs…

La recherche académique démontre que des semaines de 4 jours – donc des week-end de trois jours, oui 3, quel scandale ! on imagine déjà les crises cardiaques à l’Ifrap… – peuvent rendre les gens à la fois plus productifs et plus heureux. C’est un point de vue défendu, travaux à l’appuis, par l’économiste Jan-Emmanuel De Neve de la Saïd Business School de l’Université d’Oxford (excusez du peu).

Les chiffres de l’OCDE tendent également à démontrer que les pays où les semaines de travail sont longues tendent à avoir une productivité horaire moyenne moins importante que les autres.

Déjà, des entreprises – en nouvelle Zélande, par exemple – ont expérimenté la semaine de 4 jours, parfois avec des résultats spectaculaires (20% de gains de productivité). Et qui sait ? Face aux blocages idéologico-politiques, l’avenir sera peut-être écrit par ces entreprises qui, pragmatiques, ouvriront la voie à de nouvelles formes de contrat social.

En réalité, au-delà des débats opposant allongement et réduction du temps de travail, 32 heures ou 40 heures, il y a un choix de société fondamental que nous avons opéré depuis des décennies sans forcément en avoir conscience. Car au lieu d’ouvrir un débat sur l’opportunité de convertir les gains de productivité et les progrès technologiques en temps libre, nos sociétés ont de fait arbitré en faveur d’une production croissante de richesses – avec une même quantité de travail -, qui ont en partie bénéficié au plus grand nombre en permettant aux pays en développement de sortir de la misère, mais sont aussi parties s’accumuler en haut de l’échelle sociale. Un choix respectable, pour peu qu’il ait été véritablement discuté et approuvé démocratiquement – ce qui n’est pas absolument certain, compte tenu de la manière biaisée dont sont souvent posés les débats économiques.

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