Emmanuel Macron devant le centre hospitalier de Pontoise, dans le Val-d'Oise, vendredi (capture Nos Lendemains).
Emmanuel Macron devant le centre hospitalier de Pontoise, dans le Val-d'Oise, vendredi (capture Nos Lendemains).

« Je vais être un peu direct. Quand on a une résidence secondaire tout à fait sympathique et qu’on télétravaille, c’est chouette. Quand on a un appartement, que les enfants sont à la maison, qu’on a de la promiscuité, ça devient vite très dur ».

Dixit le président de la République, le 14 octobre, lors de son intervention télévisée. Même si le cliché est gros comme le fort de Brégançon, les arguments ou réserves d’Emmanuel Macron, sa préférence pour un télétravail « flexible » et « intelligent » pourraient s’entendre… si le coronavirus ne circulait pas à haute dose.

Il est certain que télétravailler face à la Méditerranée entre deux sorties en jet-ski, c’est plus cool que dans 15 mètres carrés avec trois gosses dans les pattes, voire deux s’ils sont hyperactifs. Le président de la République a testé la première situation, sûrement pas la deuxième. Il la met pourtant au service de sa réticence vis-à-vis du télétravail, au lieu de le considérer comme un outil barrière plutôt bienvenu au moment où le virus galope. D’où une incitation a minima malgré la situation sanitaire. Cette pratique pourrait « isoler les gens » si elle est généralisée, défend notamment Emmanuel Macron. On avait cru comprendre qu’il fallait précisément les mettre à l’abri au maximum les uns des autres, les « gens ». C’est pour ça, par exemple, qu’ils ne se marient plus, ou en se contentant d’une cérémonie en petit comité avec bal masqué à six personnes maxi.

Les appels au confinement se multiplient

Depuis vendredi minuit, 46 millions de Gaulois sont mis sous cloche tous les soirs à 21 heures jusqu’au lendemain 6 heures. Ça va durer six semaines au moins : « Nous n’avons d’autre choix que freiner, c’est-à-dire de réduire notre vie sociale au maximum, limiter les contacts pour casser sa circulation », a détaillé le Président vendredi, planté devant une grappe de médecins du centre hospitalier de Pontoise en blouses blanches, figés, impassibles et muets pendant dix-sept minutes, qui n’ont opiné du chef à aucun moment lorsqu’il s’est exprimé, intarissable. Emmanuel Macron a précisé que les mesures déjà prises n’ont pas vocation à être réduites « mais elles seront peut-être renforcées si elles ne sont pas suffisamment efficaces ». Il est « trop tôt aujourd’hui pour dire si on va vers des reconfinements locaux ou plus larges ». C’est Jean Castex qui s’est chargé d’annoncer qu’un premier bilan serait dressé en milieu de semaine et que la stratégie ajustée si besoin.

Pendant ce temps, dans certains coins de France, la situation est déjà très tendue et les appels au secours se multiplient sur le terrain. Des hôpitaux sont déjà dans le rouge. Le manque de soignants oblige des personnels hospitaliers qui ont contracté la Covid-19 à continuer d’être à pied d’œuvre dans les unités dédiées. Vingt et un maires du sud de la Loire demandent à l’État « l’installation de moyens sanitaires militaires pour pallier le manque de personnels soignants », comme ça avait été le cas au mois de mars autour de Mulhouse.

De nombreux médecins préconisent un (re)confinement sans attendre les effets éventuels du couvre-feu. « Il y a toute une palette de mesures », a exposé le professeur Arnaud Fontanet, membre du Conseil scientifique. « Le confinement, c’est la mesure plus simple d’un point de vue épidémiologique ». Un avis partagé par Éric Caumes, lanceur d’alerte lors de la première vague.

Les Français mis sous cloche la nuit exposés le jour

Le ministre de la Santé, lui, a prévenu, samedi, à l’Assemblée nationale, où le débat sur la prolongation de l’état d’urgence sanitaire, voté en première lecture par 71 voix contre 35, a fait rage : le bilan va « s’alourdir dans les prochains jours et semaines, quoi que nous fassions ». Olivier Véran avait tenu les mêmes propos le 5 septembre, sans la fin de la phrase : « L’hospitalisation et l’admission en réanimation n’est que le reflet de la situation épidémique d’il y a deux semaines et donc il est évident que dans les quinze prochains jours il y aura une augmentation du nombre de cas graves […] ».

Le patron du Conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, qui s’est affolé ouvertement le 9 septembre, avant de passer pour un agitateur limite illuminé quand le tour de vis attendu dans la foulée n’est pas venu, avait raison. Même si la semaine de froid qui a touché l’Europe fin septembre est aujourd’hui opportunément invoquée pour expliquer l’ampleur du rebond épidémique.

On veut bien faire semblant d’avoir confiance quand même. Oublier l’incroyable défaillance du système de surveillance sanitaire fin décembre-début janvier, l’absence totale d’anticipation, la gestion calamiteuse, le confinement et le dépistage ratés. Oublier que les responsables de ce bilan peu reluisant n’ont à ce jour toujours pas fait amende honorable, sauf un peu Édouard Philippe, le pessimiste de la bande, qui a sûrement limité les dégâts face à l’homo économicus. D’accord pour regarder devant, être solidaires, raisonnables, patients. 

Une réserve cependant : il est totalement incongru d’exiger des Français qu’ils se privent de voir leurs amis et leurs proches tout en leur imposant de croiser leurs collègues de travail au moins un peu aux fins de contribuer à l’intelligence collective. Alors que ça les expose forcément désormais.

Les personnes infectées dans le privé vont au travail avec le virus

Car si la sphère privée est vraisemblablement celle où le coronavirus s’est propagé le plus, les personnes contaminées dans leur cadre intime et personnel ne déposent pas la bestiole devant leur lieu de travail avant de pousser la porte et d’aller s’immerger au milieu de leurs pairs. Et à partir de là, on ne peut rien exclure, même avec les gestes et la distance supposés limiter la contagion : le nombre de cas positifs détectés a passé la barre des 45.000 en 24 heures en France samedi, avec une positivité à 16 %.  Le SARS-CoV-2 se répand. Y compris milieu professionnel et ça commence à être perceptible : de plus en plus de collègues absents pour CoVid-19, de plus en plus de cas contacts en septaine, aussi. Comme une impression que le coro qu’on voyait de loin jusque-là se rapproche dangereusement de tous et de chacun.

Dans ce contexte, des millions de quidam sont contraints de prendre le métro et le RER ou le bus pour aller travailler ou pour rentrer le soir aux heures de pointe sans qu’on sache exactement s’ils se contaminent un peu ou beaucoup ou pas du tout. Jean-Baptiste Djebbari a beau invoquer, chiffres à l’appui, des dysfonctionnements pour relativiser les images de Parisiens serrés comme des sardines, il a beau se promener avec un chiffre de 1 % de contamination sous le bras pour le vendre aux inquiets, les effets de ces agglutinements humains sont difficilement évaluables : « C’est une hypothèse par recoupement, un taux qui ne peut pas être strictement établi avec les moyens de suivi dont on dispose », a averti le professeur Yves Buisson, responsable de la cellule de veille de l’Académie de médecine sur le Covid-19.

Il n’y aura pas de confiance sans cohérence dans les décisions

Même si l’ensemble de la population active n’a pas accès au télétravail, une approche qui l’encouragerait clairement quand il est possible, à 100 % et non pas deux ou trois jours par semaine, profiterait à tout le monde. Elle permettrait de limiter au maximum la charge virale collective sur le lieu de travail ou pour s’y rendre et en revenir : moins il y a d’humains, moins il y a de risque de transmission aéroportée, contre laquelle les masques chirurgicaux et alternatifs ne sont pas toujours jugés suffisants, même s’il y a débat, comme sur la contagiosité des enfants, snobée par la France. L’INRS, par exemple, écrit noir sur blanc que le masque chirurgical protège contre les gouttelettes mais « ne protège pas contre l’inhalation de très petites particules en suspension dans l’air » qui véhiculent les agents infectieux, alors que le masque FFP « protège celui qui le porte contre l’inhalation à la fois des gouttelettes et des particules en suspension dans l’air ». Dans le doute, aux abris.

Je vais être un peu directe : le coronavirus est devenu le maître des horloges en France. Pour le combattre avec efficacité et repousser les limites de ce qu’on appelle « acceptabilité » de mesures liberticides par une population, il faut de la confiance. Il n’y aura pas de confiance sans cohérence dans les décisions prises. Interdire toute sortie aux citoyens de certains territoires la nuit pour contenir la propagation du virus tout ne se donnant pas les moyens de la limiter au maximum, parallèlement, le jour venu, n’est pas cohérent. Se priver d’utiliser à fond un outil permettant de protéger les Français sans qu’ils s’arrêtent de travailler n’est pas cohérent. L’Italie, qui partait de très loin, l’a compris. Avanti.

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