Grande manifestation pour l'hôpital du 14 novembre 2019 - Photo ©️ Daniel Perron

Emmanuel Macron a un très gros problème. Les infirmières marchent sur l’Élysée. Symboliquement bien sûr. Mais le fait est là. Elles commencent à secouer fort les grilles du Palais. Et elles sont très en colère. Du genre de colère qui ne s’apaise pas avec une médaille en chocolat et une prime. Une colère si profonde qu’on doute qu’elle puisse être apaisée par celui-là même qui l’a suscitée.

Après 3 années au pouvoir et autant de « plans hôpital » bricolés, Emmanuel Macron a démontré aux yeux de tous qu’il ne comprend pas l’hôpital et la situation de celles et ceux qui le font vivre. À chaque visite, Il a donné l’impression d’ignorer l’urgence de la précarisation des infirmières et aides-soignantes. Ces femmes principalement sont pourtant le cœur et l’âme de l’Hôpital, qui est lui-même au centre du pacte social et républicain.

Fermer les yeux et penser à l’Hôpital, c’est bien sûr voir du blanc, sentir des odeurs d’éther et d’alcool. Mais c’est surtout se souvenir du sourire et de la parole réconfortante des infirmières et des aides-soignantes, vrais visages, chevilles ouvrières de l’Hôpital. Mais la crise sanitaire, au moment où la vague covid-19, a failli tout emporter a aussi démontré leur haute technicité, essentielle au moment où il fallait d’urgence doubler les capacités en réanimation. Fautes d’infirmières de réa, les plus expérimentées ont même dû former des médecins à leurs gestes les plus techniques. C’est ainsi que même Michel Cymes, le célèbre médecin de la télévision et de la radio, a fait fonction, après formation, d’infirmière en réa.

Mais voilà, le meilleur système de santé au monde, c’est ce qu’on nous disait, est d’une violence symbolique inouïe avec ses infirmières. Au pays de Pasteur et de Curie, une infirmière dans le public commence sa carrière avec 1500 euros nets et peut espérer la terminer autour de 2400 euros nets. La France, 7ème puissance mondiale par son PIB, se classe ainsi au 28ème rang pour la rémunération de ses infirmières rapportée au salaire moyen national, loin derrière leurs consœurs et confrères espagnoles, allemandes ou grecques. Une honte, tout simplement.

Cette situation est bien entendu intenable et invivable pour les infirmières dans leur vie personnelle. Mais cette paupérisation a aussi des conséquences directes sur le fonctionnement et l’efficacité de l’hôpital public, incapable de recruter des infirmières, notamment dans les grandes villes. Elle aboutit à des fermetures de lits et à des difficultés qui pourrissent la vie des services et finissent par décourager les médecins les plus attachés au service public. « Le premier désert médical de France, c’est l’hôpital : près de 30 % de postes n’y sont pas pourvus » explique Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France dans le Journal du Dimanche, où il appelle à une revalorisation des salaires et à un « choc d’attractivité ».

Comment avons-nous pu en arriver là ?

Métier à prédominance féminine, il est exercé à 88% par des femmes, le métier d’infirmière est l’objet d’une dévalorisation systématique. C’est l’un des résultats de la domination masculine. Et comme l’explique l’économiste Rachel Silvera au micro d’Elise Lucet, ces métiers « de femmes », ces métiers du soin à l’autre sont systématiquement ramenés ce que font les femmes à la maison et ainsi dévalorisés.

Si la précarisation des infirmières ne date d’aujourd’hui. Plusieurs grandes réformes portées par la droite ont très fortement accentué cette paupérisation en y ajoutant une perte de sens du métier qui ajoute à la colère à laquelle fait face Emmanuel Macron.

Au commencement de ces réformes était l’ONDAM. Un doux nom pour ce qui est une camisole budgétaire et comptable instituée par Alain Juppé via les ordonnances de 1996. ONDAM est l’acronyme d’Objectif National de Dépenses d’Assurance Maladie. Pour assurer la maîtrise des dépenses de santé, Alain Juppé a institué cette méthode purement comptable où Bercy est à la manœuvre pour fixer cet objectif de dépenses à ne pas dépasser en matière de soins de ville, d’hospitalisation et de médico-social, voté ensuite par le Parlement avec la loi de financement de la sécurité sociale (LFSS). Alors que les besoins de santé ont tendance à croitre de plus de 4% l’an, le gouvernement fixe l’ONDAM, l’objectif de dépenses en dessous et planifie donc des économies pour « maitriser la dépense ».
Ainsi en 2019, l’ONDAM a été fixé à 200,3 milliards d’euros, soit un taux de progression de 2,5 % par rapport à 2018. Une méthode purement comptable qui ressemble beaucoup à celle qu’Emmanuel Macron voulait instituer pour la dépense en matière de retraites. L’allocation d’une somme fixe suivie d’une bataille entre groupes d’intérêt pour répartir les financements. En ce qui concerne, la santé, la bataille se joue entre la médecine libérale, l’hôpital et le financement des nouveaux médicaments. Autant dire que dans le paysage, les forces en soutien des infirmières et de l’Hôpital est depuis des années bien faible.

C’est donc l’hôpital et en particulier les infirmières qui ont fait office de variables d’ajustement d’un système autrefois humaniste et qui est devenu une froide machine comptable.

Une autre réforme a contribué aux difficultés et à la perte de sens des soignants. C’est la tarification à l’activité, la fameuse T2A tant conspuée à l’hôpital. Et surtout la manière dont elle a été utilisée. Cette réforme du financement de l’hôpital a été établie à partir de 2004 et a été renforcée par Roselyne Bachelot en 2008 et plus encore avec la loi Bachelot dite HPST.  La loi, réformant la gouvernance à l’Hôpital, découlait de la vision de Nicolas Sarkozy qui voulait « un seul patron à l’hôpital » qui en général est désormais un gestionnaire, plutôt qu’un soignant. Pour le grand opposant à cette loi, le diabétologue André Grimaldi, la loi Bachelot inscrit dans les textes « l’hôpital entreprise ». De fait, la T2A et cette « domination gestionnaire » ont poussé les hôpitaux à multiplier les actes et notamment ceux « les plus rentables ». Mais au bout du compte, tous les efforts de « productivité » et de « croissance de l’activité » des équipes soignantes ont été, chaque année, rayés d’un trait de plume par la baisse des tarifs, décidée par le gouvernement. Une course folle et déshumanisante qui explique cette perte de sens du métier de soignants à l’Hôpital public.

Indicateurs de rentabilité et productivité en tête, Emmanuel Macron n’a eu de cesse de répéter le mantra libéral, expliquant à chacune de ses visites que la crise de l’hôpital ne venait pas d’un manque de moyens financiers, matériels et humains mais d’un problème d’organisation et d’efficience. Sa réponse cinglante à des soignants sur l’absence « d’argent magique » reste dans tous les esprits. D’où la défiance persistante et la mobilisation intacte des infirmières en première ligne de la contestation.

S’il veut sortir par le haut de cette crise, Emmanuel Macron n’a d’autres choix que de provoquer un vrai big bang en donnant pleinement satisfaction aux infirmières. Le président qui s’est fait élire sur une promesse de « disruption » n’a pour le moment agit que dans la continuité libérale des 20 dernières années. Alors que nous vivons un « moment keynésien » peut être aussi important que celui de l’après-guerre, Emmanuel Macron a l’opportunité de faire sa « révolution ». À l’instant du choix, le président en son palais devra se souvenir que ce sont les femmes qui furent à l’initiative de la grande marche sur Versailles des 5 et 6 octobre 1789.

Partagez cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Nos dernières publications :

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.