Télétravail pour le personnel de l'Ecole polytechnique pendant le confinement - Photo École polytechnique - J. Barande - Creative Commons

Crise économique et innovation ont toujours été très liées, pour le meilleur… ou pour le pire. Alors que nous peinons encore à distinguer les tendances éphémères de celles qui, nées du COVID, vont durablement impacter nos comportements et nos sociétés, il semble d’ores et déjà acquis que notre rapport au travail s’en trouvera transformé.

Déjà, nombre de salariés souhaitent conserver les acquis positifs du télétravail, et les directeurs financiers s’extasient face aux économies promises par la restriction des espaces de bureau rendue possible par le basculement en télétravail. On peine à se souvenir de la dernière fois qu’un débat sur le travail a pris une connotation positive. Les dernières années n’ont porté que sur la pénibilité, le burn-out, l’allongement du temps de travail, la flexibilité… autant de phénomènes et problématiques majeurs, mais qui peinent à enthousiasmer.

Alors, vive le télétravail ? Pas sûr…

Évidemment, les experts alertent depuis longtemps sur les inconvénients d’un décloisonnement entre vie personnelle et professionnelle. Cette mentalité du « always on », comme le disent les américains, qui nous conduit à répondre à nos emails à toute heure du jour et de la nuit, est d’après de nombreuses études génératrice de stress, de burnout et de dépressions. En réalité, ces moments passés dans des métros bondés ou des bouchons sur le périphérique ont une vertu : incarner une séparation nette, physique, entre notre vie professionnelle et notre petit cocon personnel. Dans le fameux tryptique « métro-boulot-dodo », si l’on enlève le métro, le risque est grand que le boulot n’envahisse le dodo… et le reste.

Bien entendu, si l’enjeu était simplement de se méfier des autres et de toutes ces injonctions extérieures susceptibles de nous envahir, la tâche serait relativement simple. Il suffirait de mettre des barrières – signaler quand on est susceptible d’être en ligne ou non, refuser de répondre au-delà de telle heure…

Mais en réalité, dans le cadre de ces nouvelles frontières du travail, il nous faut aussi nous méfier de nous-mêmes. Les petits et grands succès d’une journée de travail, les félicitations ou la satisfaction d’une tâche accomplie génèrent  en effet une forme d’addiction. Chaque nouvel email, chaque nouvelle notification est susceptible de nous apporter un shoot temporaire de dopamine, et nous peinons souvent à ne pas les guetter, même lorsque nous devrions profiter d’un film ou d’un repas en famille. La seule manière de lutter contre soi-même, en l’occurrence, est de placer son téléphone en mode « avion » pendant les temps off, et de ne pas placer son ordinateur dans les lieux de vie commun, pour éviter la tentation de « checker ses mails rapidement ». Comme on tourne sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler, nous allons devoir apprendre à réfléchir avant de bondir à la moindre notification. Pas simple !

Voilà pour les périls les plus connus et les plus courants associés au télétravail. Mais les risques liés à sa généralisation sont nombreux, et trop peu débattus à l’heure qu’il est.

En isolant le salarié, le télétravail le coupe aussi de la communauté de travail, rend l’organisation bien plus compliquée lorsqu’il s’agit de peser dans les négociations collectives. Il faut craindre que cette atomisation ne facilite les plans sociaux à venir, et les responsables syndicaux devront être vigilants.

En outre, en soustrayant le salarié au contrôle « physique » par le manager – qui n’a pas reçu de remarque de son chef, en débarquant au bureau 10mn après l’heure habituelle ? -, le télétravail génère une demande accrue de contrôle de la part de l’encadrement. Ainsi, nous recevons davantage d’emails et d’appels, une pression accrue comme pour vérifier que nous ne passerions pas les heures de bureau à prendre des cours de cuisine en cachette…

Déjà, pour faciliter le contrôle des salariés et mesurer leur productivité, de nombreuses technologies ont été développées, comme le rapporte une étude du site Data Society. Sans tomber dans la caricature et crier à l’avènement de l’entreprise Big Brother, force est de constater que le rythme de développement des technologies de contrôle sur le lieu de travail – ou pendant les heures de télétravail – est bien plus rapide que celui de leur encadrement par la loi, ou même que le rythme de la prise de conscience des enjeux du télétravail par les partenaires sociaux.

Or, si nous souhaitons que le télétravail reste un sujet « positif », voire devienne un nouvel acquis social pour des millions de salariés qui en ont expérimenté les avantages pendant le confinement, il est urgent de prendre collectivement conscience et de débattre de tous les risques, et d’en encadrer les pratiques.

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