Il y a de grandes chances que lorsqu’il reviendra sur le tapis, le sujet du travail se déploiera sur les mêmes bases, avec les mêmes caricatures, les mêmes sous-entendus, les mêmes boucs émissaires…

Travailler plus longtemps pour redresser le pays : la sortie controversée du patron du MEDEF a suscité une levée de boucliers, tant de la part des syndicats que de l’opinion publique. Rogner sur les jours de congés, les jours fériés ou encore augmenter la durée légale du travail ? Message inaudible au moment où, confinés en télétravail, au chômage forcé ou bien obligés de se rendre sur leur lieu de travail, la plupart des Français n’avaient pas vraiment le sentiment d’être en « vacances ».

Les syndicats ne s’y sont pas trompés, soulignant l’indécence (Laurent Berger) de propos surfant sur le cliché selon lequel nous serions un peuple de paresseux indécrottables, de tirs-au-flanc économiques. Semblant reconnaitre son erreur, de timing comme de communication, Geoffroy Roux de Bézieux a rapidement battu en retraite, et renvoyé le débat à un « dialogue social » ultérieur. Une victoire pour les salariés ? Une chance de repenser le travail, pour « l’après » ? Pas sûr… Car il y a de grandes chances que lorsqu’il reviendra sur le tapis, le sujet du travail se déploiera sur les mêmes bases, avec les mêmes caricatures, les mêmes sous-entendus, les mêmes boucs émissaires – d’un côté, le salarié fainéant, de l’autre, le méchant patron…

De fait, le débat sur le travail est dans une impasse. Depuis des décennies, nous avons peu à peu réduit le travail à sa dimension strictement financière, et indexé sa valeur à sa rentabilité pour le secteur financier. Nicolas Sarkozy, avec le concept de « valeur travail », a mis cet imaginaire en mots, et verrouillé ainsi un débat qui depuis 15 ans, tourne en rond. Un modèle économique basé sur la rentabilité financière, et un imaginaire assimilant le travail à une valeur « morale », et son absence à une tare justifiant la relégation sociale : voilà les deux responsables de l’impasse actuelle.

Tout ce qui échappe à cet imaginaire du « travailler plus pour gagner plus » est mis en marge du débat. Par exemple, ces chiffres qui montrent qu’entre 2014 et 2018, les arrêts maladie de plus de 3 jours ont augmenté de 16%, les professionnels de santé et les plus de 50 ans étant les plus touchés. Ou cette part significative des salariés qui jugent leur travail « utile » mais insuffisamment reconnu par la société et leur employeur. Mais l’on a beau parler de souffrance au travail, de pénibilité, de quête de sens, de l’importance des métiers du « care » – soigner, nourrir, protéger- rien n’y fait… Nous en revenons toujours au point de départ : tout ne serait qu’une question de rémunération.  

Il n’est évidemment pas ici question de mépriser l’importance du niveau de rémunération. Bien vivre commence par la sécurité financière. Mais si l’argent suffisait, alors pourquoi les travailleurs Français sont-ils 20 à 30 points de plus à se déclarer « insuffisamment reconnus » au travail que les Allemands, Anglais ou Américains, à niveau de salaire égal ?
De fait cette impasse du débat nous a conduit à reléguer des infirmières, des caissières, des éboueurs ou des livreurs tout en bas de la pyramide. Alors, plutôt que de redémarrer sur les mêmes bases – combien d’euros en plus ou en moins va-t-on consentir à tel ou tel, pour services rendus à la Patrie ? combien d’heures faut-il travailler en plus ? -, il faut espérer que #Noslendemains soient porteurs de vraies questions sur le travail :

Qu’est-ce que la reconnaissance au travail ?

Est-ce uniquement une valeur pécuniaire ?Comment valoriser l’apport « non financier » à la société, comme celui des retraités bénévoles, ou des aidants ?

Comment gouverner l’entreprise sans la soumettre au dictat de la rentabilité et du court-termisme ?

Produire plus, ou produire mieux ?

Travailler plus, mais pour produire quoi ?

Comment redonner une place dans la société à ceux que le modèle économique condamne à la marginalité, et donc à l’invisibilité – ces chômeurs qui vont se multiplier dans les mois qui viennent ?

Autant de questions, et bien d’autres, qu’il nous faudra poser. Car pour trouver des réponses, encore faut-il poser les bonnes questions…

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