Emmanuel Macron visite une école le 5 mai 2020 quelques jours avant le début du déconfinement.
Emmanuel Macron visite une école le 5 mai 2020 quelques jours avant le début du déconfinement.

Un virus communément appelé Covid-19 a frappé et frappe encore le monde et l’humanité toute entière. Faisant des millions de malades, de des centaines de milliers de morts.

La gestion de la crise a été et reste, tous les observateurs objectifs en conviennent, erratique.

Dans le domaine que je connais le mieux pour le vivre depuis plus de 35 ans – je parle de l’éducation, de cette École que je quitterai le vendredi 3 juillet de cette année – voilà trois mois qu’enseignants et élèves travaillent à distance, dans un « joyeux » bricolage, avec plus ou moins de bonheur mais avec passion et abnégation, sans avoir la moindre idée des résultats positifs ou négatifs que tout cela engendrera. Un nombre certain d’élèves – au moins 20 à 25%, et pas 4% comme l’institution « Éducation » se plait à rassurer l’opinion, 20 % des enfants vivant en France sous le seuil de pauvreté. – a « disparu ». Des « décrocheurs » qui n’ont pas attendu cette crise d’ailleurs pour se rappeler à l’attention des autorités compétentes semblant parfois en découvrir l’existence.

Les protocoles sanitaires – et la pandémie en justifie parfaitement la nécessaire application – imposent des mesures, tant dans le premier degré que dans le second, particulièrement drastiques. Je ne les énumèrerai pas toutes ici me contentant de rappeler celles impactant le quotidien des personnels et élèves:

  • Distanciation à respecter tant par les élèves que par les adultes;
  • Port de masques obligatoires pour tous les personnels adultes et, dans le second degré, pour les élèves également;
  • Maintien en salles de classe pour éviter les déplacements;
  • Aucun contact en classe avec les outils du professeur ou de camarades;
  • Prise des repas en salles de classes, ou en cantine lorsque c’est possible, toujours en respectant la distanciation;
  • Lavage des mains plusieurs fois par jour;
  • Récréations réduites au minimum, sans jeux de contact, sans objets (ballons/balles/cordes à sauter/ etc), chaque élève respectant la distanciation.

Tout cela pour accueillir des élèves par groupes incomplets puisque de nombreux parents n’ont pas renvoyé leurs enfants à l’école, quelle que soit la date de la reprise. Dates de reprise différentes, rappelons-le, pour le premier et le second degré et différentes encore à l’intérieur du second degré, les 4è et 3è reprenant seulement le 25 mai et les lycées ne réouvrant, en principe, que début juin.

Pour le gouvernement, et une partie des médias peu soucieux de questionner le réel, cette organisation aurait du permettre une « rentrée à caractère social« , offrant aux élèves décrocheurs, aux enfants des familles en grande précarité et/ou mis en danger par des violences intra-familiales, la possibilité de ne pas perdre totalement pied et de retrouver l’Ecole (au sens large). Mieux même, il a été affirmé, ici et là, que l’on irait « chercher les décrocheurs ». La méthode pour que cette recherche offre des résultats n’a pas été précisée.

Mais est-ce que tout cela est bien sérieux?

Est-ce que le monde qui attend nos élèves est encore celui de l’Ecole ou seulement le résultat d’un « caprice » présidentiel voulant absolument « sa » rentrée scolaire? Est-ce que cette reprise – et non cette « rentrée » car nous ne repartons pas de rien – ne cache pas la volonté de libérer du temps de travail pour les parents et pour permettre un redémarrage économique du pays? Ce qui se conçoit parfaitement. Pourquoi alors ne pas l’énoncer clairement? Est-ce que les élèves décrocheurs et enfants de familles en grande précarité trouveront dans cette « école à très fortes contraintes » l’envie d’y revenir et d’y rester? Preuve est faite chaque jour qui passe que non. Hélas!

Ce qui attend enfants et adultes est un fiasco pédagogique! « Faire cours », c’est échanger, faire participer, montrer son visage et regarder celui des autres. L’École, c’est écrire, dessiner, peindre, manipuler, fabriquer, crier, rire, courir, se toucher, s’embrasser, se disputer parfois aussi. Enseigner, c’est faire apprendre, apprendre à apprendre, faire réciter, retenir, utiliser, réutiliser. C’est corriger, conseiller, sanctionner. C’est ne jamais abandonner les fondamentaux. C’est créer, innover, inventer, réinventer. C’est aimer et faire aimer…

Beaucoup d’enseignants étaient pour une rentrée le 12 mai, mais pas celle-là. D’autres auraient aimé une rentrée en septembre afin de libérer du temps en mai/juin pour préparer la rentrée 2020. L’organisation – en présentiel et en distanciel – imposée par la pandémie et par le gouvernement comme par le Président de la République, interdit tout cela. Ce qui se prépare n’est pas l’École, n’est plus l’École. C’est autre chose qui n’apportera rien sur le plan des savoirs ni des compétences.

Qu’aurait-on pu faire? Qu’aurait-on du faire? Avant de répondre, une précision: certains fustigent déjà le corps enseignant, accusé de ne pas vouloir retrouver leurs établissements, ce qui est une caricature, voire un mensonge. Jamais ils n’ont soutenu une « non rentrée », travaillant d’arrache-pied en distanciel depuis le 13 mars. Nous voulions toutes et tous reprendre, sans plainte mais lucidement. En suivant les traces de ces collègues qui ont accueilli des enfants de soignants, par exemple.

Ceci étant dit, si j’avais été Président – j’imagine, rassurez-vous! – j’aurais pris d’autres décisions.

Par exemple et entre autres:

  • organiser une VRAIE concertation, ouverte, transparente, publique avec les syndicats et autres acteurs;
  • différer la rentrée en septembre; décision qui aurait à mon avis rencontré l’adhésion de tous les acteurs;
  • faire préparer cette rentrée – de septembre donc – par les enseignants, personnels de direction, corps d’inspection, durant tout le mois de juin avec remontée des souhaits de changements à préparer pour la rentrée 2021/2022;
  • repérer les élèves décrocheurs et en situation de grande précarité (Nous les connaissons tous, avons leurs adresses et coordonnées) pour tenter de leur apporter, en distanciel et seulement à eux, les outils (matériels et immatériels) permettant de les « raccrocher ».

Alors aurions-nous pu commencer à co-construire cette « école d’après » dont il est souvent question, à laquelle nous pensons mais que l’institution ne nous donne pas le temps de présenter. J’ai modestement produit quelques idées en lien :

Pour conclure, de manière certainement provisoire, il est très regrettable que l’École soit aujourd’hui transformée, pour un mois, en variable d’ajustement politico/économique. C’est une instrumentalisation à courte vue. En aucun cas l’ambition à long terme que méritent nos élèves, nos enseignants et personnels d’éducation.

Christophe Chartreux

Texte paru sur le site de Philippe Meirieu le 2 mai 2020 et actualisé.

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