En haut, Eric Dupond-Moretti, Roselyne Bachelot, en bas Gérald Darmanin et Bruno Le Maire - Capture TV.

Eric Dupond-Moretti aura beau faire des effets de manches avec talent à l’Assemblée, Roselyne Bachelot aura beau monter les marches de Matignon comme on monte celles du Festival de Cannes, avec sa joie et son humour coutumiers, Gérald Darmanin aura beau multiplier les visites de terrain et les déclarations d’amour à la police et aux gendarmes, tous, aussi talentueux soient-ils dans leur registre, ne combleront pas le déficit le plus criant de leur portefeuille : le temps.

Car il y a un écart phénoménal entre la mise en musique et en communication de ce nouveau gouvernement, qui en réalité n’a vraiment rien de neuf, et la portion congrue en terme de calendrier qui va rester aux ministres.

Pourquoi ? Parce qu’il reste en réalité un an utile pour agir, réformer, panser les plaies, encaisser et amortir les effets de la crise économique et sociale à venir. Ensuite, nous glisserons tous dans le toboggan de la présidentielle.

Qui peut imaginer, malgré ses ambitions affichées pour la réforme de l’institution, que Eric Dupond Moretti aura la temps et l’espace pour faire passer la moindre réforme. Hormis la PMA, qu’il a exigé de voir inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée, loi tant attendue et tant repoussée, elle n’aura évidemment pas le même écho que le mariage pour tous, portée de haute lutte par Christiane Taubira. Mais, malgré la formidable avancée démocratique qu’elle représente et que nous saluons, la PMA ne fait pas partie des préoccupations majeures des Français. La réforme de la justice, si, tant son image s’est abîmée dans l’opinion au gré des affaires, des interventions politiques et de cette misère au quotidien qui fait de l’un des piliers de la République, son parent pauvre. Hormis décrocher des hausses de budget, ce qui serait déjà un tour de force, Éric Dupond-Moretti semble plutôt missionné pour tracer des pistes et préparer la campagne et le programme Justice du candidat Emmanuel Macron.

Même constat pour Roselyne Bachelot qui en a certainement plus conscience et ne s’est aventurée dans aucune déclaration emphatique sur une éventuelle réforme à venir : il y a le feu dans son ministère. Le covid a délabré, dévasté même le tissu culturel français et son travail va plutôt consister à éteindre les incendies, soigner les grands brûlés avant d’envisager une quelconque réforme.

Il est d’ailleurs savoureux de voir à quel point les deux « stars » mises en avant dans ce casting gouvernemental occupent des postes si éloignés des préoccupations actuelles des français. Car ce pays a pour priorité désormais la crise sociale qui vient, le chômage le retour possible du covid-19, la sécurité et l’environnement. Ni la culture, ni la justice ne sont ses préoccupations majeures. Ce sont donc les pôles de Bercy et du travail qui vont être à l’œuvre, au charbon, pendant 1 an. Bruno Le Maire a renforcé ses positions. Il sera surexposé et sur sollicité dans les 12 mois qui viennent. Muriel Penicaud, débarquée abruptement, est remplacée par une Elisabeth Borne, autre technicienne de bon niveau mais qui pêche, comme Pénicaud, par une faiblesse politique évidente. Dans ces circonstances, on imagine bien Le Maire dévorer toute la lumière sans avoir à s’imposer par un quelconque projet de loi. Le budget rectificatif parle à lui seul.

Reste Gerald Darmanin, qui, finalement, représente le véritable tournant de ce quinquennat. Emmanuel Macron ne le souhaitait pas à ce poste. Mais il s’y est résolu après un chantage « l’Intérieur ou je retourne à Tourcoing » qui dit la faiblesse politique du Chef de l’État, incapable de résister à cette charge, et nommant à un poste clé, LE poste de commandement pour une future présidentielle, un jeune homme aussi ambitieux que lui. Dans ce décor ministériel en trompe l’œil, finalement c’est bien Gerald Darmanin qui semble le plus libre. Il n’a pas besoin d’affirmer sa marque. Elle existe déjà, par sa personnalité, son pas pressé et sa réforme réussie de l’impôt à la source. Il a devant lui une année où il va apparaître comme l’homme qui résout des situations rendues inextricables par son prédécesseur : malaise des forces de l’ordre, bras de fer des syndicats, salaires, heures supplémentaires, revalorisation globale de la profession. On n’imagine pas une minute qu’il n’obtiendra pas les crédits suffisants pour calmer les troupes. Restent les étapes les plus difficiles : la doctrine du maintien de l’ordre, si controversée et mutilante et les questions d’immigration où il aura à cœur, comme Emmanuel Macron, de parler à la droite, voire à son extrême, pour poursuivre le glissement opéré par ce quinquennat depuis 2017. Plus libre que les autres mais contraint par l’obligation de résultats.

Il demeure un grand mystère : le rôle de Jean Castex. Le premier ministre a reçu un accueil assez peu chaleureux de la part du groupe à l’assemblée, notamment des marcheurs qui viennent plutôt de la gauche. Certains de ses ministres se taillent la part du lion dans le moment qui vient : Bruno Le Maire, bien sûr. D’autres existent par eux-mêmes, notamment Eric Dupond-Moretti ou Gérald Darmanin. On peut imaginer aisément qu’Emmanuel Macron portera lui-même, non seulement les moments clés de l’année à venir mais l’écologie, ce qu’il avait déjà commencé à faire, en répondant de façon fracassante à Donald Trump avec son « Make our planet great again ».

Il faudra plus qu’un accent rocailleux et une fausse bonhommie pour exister dans ce pack gouvernemental qui va courir après le temps. Agir, parfois même s’agiter pour donner l’illusion de la réforme. Apparemment, Jean Castex, préempte, et c’est normal, les retraites, le dossier le plus irritant, le plus ingrat à venir. Étrange posture, étrange paradoxe d’un gouvernement de combat qui part pour une bataille de quelques mois. Tout ça pour ça, a-t-on envie de dire. Étant donné que personne ne comprend réellement, ou comprend trop bien, peut-être, les raisons du départ d’Édouard Philippe qui aurait parfaitement pu signer le même remaniement.

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