Le groupe Måneskin et la chanteuse Barbara Pravi - Images Eurovision 2021 - Montage Nos Lendemains.
Le groupe Måneskin et la chanteuse Barbara Pravi - Images Eurovision 2021 - Montage Nos Lendemains.

Damiano David (22 ans, chant), Victoria De Angelis (21 ans, basse), Thomas Raggi (20 ans, guitare) et Ethan Torchio (20 ans, batterie) ont emballé les plus de 200 millions de téléspectateurs de l’Eurovision 2021 dans le monde, samedi soir. Le vote des jurés professionnels ne les avait même pas classés dans le top 5. C’est le public qui les a choisis. Sur le fil : 25 points d’avance seulement. Mais ça suffit. Pas mal pour une bande de Romains presque ados déguisés en Kiss, maquillés comme des voitures volées, qui sautent partout et libèrent les décibels sans complexe pour faire l’apologie de la différence via une phrase empruntée à un de leurs profs de collège : « Zitti E Buoni ». Sois sage et tais-toi.

Måneskin (« Clair de lune » en danois, clin d’œil à la nationalité de la mère de la bassiste) est né en 2015, au biberon donc. Une deuxième place à la version italienne de l’émission télévisée « The X Factor » en 2017 a permis au groupe de signer avec Sony Music et de rencontrer son public, non sans travail : deux singles puis deux albums (en 2018 et 2021), 66 concerts,140. 000 billets vendus en Italie et à travers l’Europe en 2019. Ce succès à l’Eurovision n’est donc pas usurpé et les bookmakers l’avaient vu venir, plaçant les jeunes Italiens parmi les vainqueurs potentiels.

« Nous voulions juste dire à toute l’Europe et au monde que le rock’n’roll ne meurt jamais ! », a revendiqué Damiano en recevant son trophée. Le rock’n’roll… et les substances illicites qui ont aussi fait la réputation de certains des promoteurs les plus géniaux du genre, connus pour avoir une tendance à se doper à l’excès entre deux scandales ? C’est en tout cas ce dont le jeune chanteur de la formation italienne, qui cultive une certaine extravagance, est suspecté. Alors que les résultats de la compétition n’étaient pas encore connus, les caméras de l’Eurovision l’ont filmé le nez suffisamment près de sa table pour que des millions d’internautes en déduisent qu’il snifait de la coke.

Damiano David s’en défend. Il s’est justifié en expliquant qu’il avait baissé les yeux parce que le guitariste Thomas Raggi avait cassé un verre. « Je ne prends pas de drogue. S’il vous plaît, les gars. Ne dites pas ça, vraiment, pas de cocaïne. S’il vous plaît, ne dites pas ça ».

En France, au lendemain du concours, la polémique fait toujours rage sur les réseaux sociaux. Il faut dire que Paris a terminé sur le podium pour la première fois depuis 1991. Totalement en contraste avec l’exubérance des Italiens, Barbara Pravi, petit bout de femme de 28 ans, est apparue seule sur scène et a chanté « Voilà » sans artifices, juste avec ses cordes vocales, son énergie, son âme et ses grands yeux qui ont l’air de vous écouter. L’auteure-compositeure-interprète parisienne a terminé deuxième, derrière les Italiens. Un déclassement de Måneskin pour dopage donnerait la première place et la victoire à la France. Les organisateurs de l’Eurovision ont annoncé dimanche que le chanteur transalpin allait se soumettre à un « dépistage de drogue ».

L’indignation tricolore se fait d’autant plus vive et pressante qu’elle n’est pas désintéressée. Et c’est très gênant.

La drogue, c’est mal, pour le dire plus poliment que le ministre de l’Intérieur. C’est interdit, à l’Eurovision comme ailleurs. D’accord. Mais… « Sex & Drugs & Rock & Roll », on en fait quoi ? « Abstinence, Chupa Chups & Rock & Roll » ? La fameuse maxime « Wine, women and song », remise au goût du jour par Ian Dury en 1977 pour décrire le milieu du rock déjanté des années 70 est aussi un témoignage, cinquante ans plus tard. « C’est tout ce dont mon cerveau et mon corps ont besoin, gardez vos manières idiotes ou jetez-les par la fenêtre ». Imaginez Jim Morrison en mode sevrage perpétuel. Impossible. Marianne Faithfull, une de rares survivantes de la période faste des monstres du rock’n’roll, a elle-même confié comment elle s’en était sortie, comment elle avait essayé, plus tard, en vain, de convaincre une certaine Amy Whinehouse, dont le talent restera pour toujours lié à un penchant invincible pour l’auto-destruction, d’arrêter les poisons.

Jim, Amy, tous deux morts à 27 ans, et bien d’autres, seraient peut-être toujours vivants s’ils n’avaient pas été prisonniers de leurs addictions infernales. Mais leur héritage musical, et leur légende, seraient différents. Alors ne tentons pas de peser sur une décision qui déclasserait les Italiens, et abstenons-nous de leur donner des leçons de morale. Si une quelconque consommation de cocaïne est avérée, une sanction sera prise, ce sera normal et logique. « La route est difficile lorsque vous visez le ciel », s’égosille Damiano David dans « Vent’anni » (Vingt ans), extrait de l’album « Teatro d’ira » (Le théâtre de la colère). Il ne doit pas non plus être évident de chuter quand on y est presque, aussi jeune et déjà torturé intérieurement. On ne le souhaite pas aux jeunes Transalpins.

De son côté, Barbara Pravi (pseudo dérivé de « prava» qui signifie « authentique » en serbo-croate selon wiki) n’a pas besoin d’une victoire sur tapis vert : « Je ne peux pas être déçue, ma vie a changé, j’ai une existence dans ce monde-là, ça y est, c’est gagné », a réagi la Française en évoquant sa deuxième place samedi soir.

Sa prestation a révélé un univers musical fortissimo, bienvenu face à l’industrie du tchakapoum et du texte facile propret qui ne crache que du vide ou du mièvre égocentré. À même pas trente ans, et devant 5,5 millions de Gaulois qui ont pensé « Piaf » en la voyant surgir, de noir vêtue, à contre-jour dans un filet de lumière, la Française a annoncé la couleur dès les premiers mots : « Me voilà même si mise à nue j’ai peur ». Sincérité et humilité émouvantes au milieu des paillettes.

D’origine serbe et iranienne, forte d’une histoire familiale et d’un vécu denses, engagée en faveur du droit des femmes, Barbara Pravi s’inscrit dans la lignée des « grands » qui l’ont nourrie. Ceux qui donnent à penser. Les Barbara (tout court), Brassens, Brel etc. Elle l’a chanté hier soir : « Moi c’que j’veux c’est écrire des histoires qui arrivent jusqu’à vous, c’est tout ». Check. Merveilleuse rencontre. Merci l’artiste. On a toute la vie. On la souhaite longue et belle aux gamins de Måneskin. Le reste, on s’en fiche.

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