Contraste saisissant. Des journalistes menacés de mort, insultés, exfiltrés, sur le terrain, au meeting de Villepinte. D’autres, en plateau, à la télévision, se perdant en conjectures dithyrambiques  sur la prétendue performance de l’orateur vedette, ex-polémiste « qui a fait sa mue » en candidat à la fonction suprême, avec une mise en scène hyper pro. Démonstration de force réussie, ont souligné ces professionnels de l’information, pas rancuniers ni taxables de corporatisme. Et très peu regardants sur le fond.

Quoi qu’il en dise, que serait Zemmour sans ces médias somme toute indulgents, qui assurent sa promo depuis des mois mais dont il se prétend la victime ? CNews, chargée de mettre en selle le chouchou de Bolloré, lui a permis pendant des semaines de deviser en roue libre sans mention de toxicité et de se faire peu à peu un public de fans inconditionnels chez les nationalistes névrosés, même jeunes. Puis est venue l’heure pour les trafiquants de peur(s) de vendre comme une hypothèse crédible et sérieuse, avec le renfort des instituts de sondages, le destin élyséen de l’homme tronc. Sans blague.

Peu importe qu’il ait été condamné pour provocation à la haine religieuse. Alors qu’il n’était pas candidat, le petit Zemmour qui montait qui montait (tout en vendant son livre) a été imposé dans le décor politique. Entre enquêtes d’opinion obsessionnelles et allégeance de l’info en continu à un discours toxique devenu banal, à une approche à la droite de l’extrême droite qui passe crème. Plus dure que celle d’une Marine Le Pen « molle », « un peu branlante » (©️ Gérald Darmanin) qui, elle, apparaît aujourd’hui modérée à coté de l’ex-star de CNews et attend sagement son heure. Contrairement à ce qu’il affirme, monsieur Z a trusté le petit écran et bénéficié d’un véritable traitement de faveur médiatique. D’autres guignols, différemment positionnés sur l’échiquier politique, sont moins aidés que l’ancien journaliste. Par exemple Guillaume Meurice, qui brigue l’Élysée dans son style, avec moins de publicité que le Reconquistador. Alors que le chroniqueur de France Inter est beaucoup plus drôle que l’ambitieux essayiste.  

Hier, la messe fascisante de Villepinte a pourtant amené le désormais candidat officiel Z à s’en prendre une fois de plus aux journalistes, qu’il a fait huer à six reprises et qu’il a accusés de vouloir sa « mort sociale ». La magie, c’est qu’il a pu le dire en direct sur trois chaînes de télévision simultanément : elles ont retransmis son discours en intégralité. Elles avaient aussi diffusé, en live, sans filtre, sa déclaration de candidature : un clip dans lequel l’intéressé s’est servi de photos et de musiques volées pour lire une dissertation austère et rance, saluée comme géniale par ses affidés et commentée en boucle comme un événement politique forcément majeur. Ha bon.

Les terribles images des nervis du bonhomme faisant pleuvoir chaises et coups sur des militants de SOS Racisme venus manifester pacifiquement, hier, au milieu des zemmouristes réunis, ont au moins le mérite de remettre les pendules à l’heure : la violence des mots d’Éric Zemmour n’est pas anodine, elle engendre celle des actes de ses supporters, parfois davantage pourvus en muscles qu’en neurones. Les remerciements adressés par des membres du service d’ordre aux auteurs de ces violences pour leur collaboration n’auront surpris que les naïfs, les voilà affranchis.

Une jeune femme, le visage en sang, a expliqué qu’elle n’avait pas mesuré le risque : « Je pensais qu’on était en démocratie, qu’on pouvait donc dire ce qu’on avait à dire et qu’on n’aurait pas de conséquences physiques ». Non seulement il y a eu deux blessés, mais encore certaines voix se sont élevées pour dire… qu’ils l’avaient bien cherché avec leur « provocation ». On se résume : dans la maison Z, dire « non » au racisme est punissable d’un passage à tabac car jugé insolent. Le parquet de Bobigny a ouvert une enquête. Elle vise également l’empoignade un peu trop démonstrative dont a été victime en début de meeting le héros du jour, qui a déposé plainte et s’est vu prescrire neuf jours d’ITT (incapacité totale de travail) pour un poignet foulé. 

À la lumière de ce premier rassemblement prometteur, en marge duquel il a tout même été procédé à une soixantaine d’interpellations parfois sportives, tous les démocrates de ce pays devraient réagir, chacun à son poste, y compris les détenteurs de cartes de presse. Quels que soient le sort et le score de Zemmour au bout du compte, continuer à lui ouvrir le micro inconsidérément, à relayer ses saillies nocives comme si elles étaient tolérables dans une démocratie saine, est un parti-pris étrange et dangereux, qui soulève une double question subsidiaire mais essentielle : à qui cette dérive profitera-t-elle et quelles séquelles laissera-t-elle ?

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